Afrique

Côte d’Ivoire: les réactions à Abidjan aux annonces de la CPI

Charles Blé Goudé sera bien jugé pour crimes contre l'humanité. La Cour pénale internationale a confirmé jeudi les charges contre l'ancien chef du mouvement pro-Gbagbo des Jeunes patriotes. La date de son procès n'a pas encore été fixée. Charles Blé Goudé est écroué à La Haye depuis mars 2014. Il a encore la possiblité de faire appel. La CPI veut également organiser le procès de Simone Gbagbo, l'épouse de l'ex-chef de l'Etat est actuellement détenue dans le nord de la Côte d'ivoire.

Côté gouvernement on a été pris de cours, hier après-midi, puisque l'annonce de la CPI est tombée en plein Conseil des ministres. De ce fait, le porte-parole du gouvernement, Bruno Koné, est resté très prudent dans ses commentaires expliquant que les autorités ivoiriennes allaient se donner le temps de la réflexion pour étudier la demande de transfèrement de Simone Gbagbo à La Haye.

A propos des termes, très sévères, utilisés par la CPI mettant en cause  la capacité  de la justice ivoirienne à conduire le procès de Simone Gbagbo, le porte-parole a répondu que l’appareil judiciaire récupéré par le gouvernement ivoirien, au sortir de la crise, était en lambeaux et que les autorités faisaient « le maximum de ce qu’elles pouvaient ».

Par ailleurs, Me Pierre Claver Ndri, l’avocat de Charles Blé Goudé, s’est dit surpris par la confirmation des charges retenues contre son client tout en répétant que le dossier, sur le fond était vide.

Concernant le cas Simone Gbagbo, il a rappelé que la Côte d'Ivoire s'était déjà saisie de la question et qu’un procès pour crime de sang à son encontre était programmé. Que, de ce fait, il convenait d’en attendre l’issue avant un éventuel transfèrement à La Haye.

S'il est un point sur lequel s'entendent, les deux parties antagonistes à Abidjan, c'est la capacité des tribunaux à juger ses ressortissants en Côte d'Ivoire tout aussi bien qu'à La Haye devant la CPI.

Rwanda: plainte contre l’Etat pour avoir mis à l’écart le français

Le Parti démocratique vert rwandais, un parti d’opposition, a intenté une action contre l’Etat auprès de la Cour suprême pour non respect de la Constitution, et notamment de l’article 5 concernant les langues officielles du pays. Pour la formation politique, une mise de côté du français au profit de l’anglais pénaliserait une partie de la population.

Nouveaux billets de banque exclusivement en kinyarwanda et en anglais, documents administratifs non traduits en français. Selon Frank Habineza, le président du Parti démocratique vert rwandais, la langue de Molière tend à disparaître du quotidien des Rwandais, et est de moins en moins utilisée par les institutions étatiques, qui lui préfèrent souvent l’anglais.

Pour lui, cela est inconstitutionnel : « La Constitution dit que le Rwanda a trois langues officielles : le kinyarwanda, le français et l’anglais. Mais actuellement, la langue française est mise de côté. Nous avons beaucoup de gens au Rwanda qui ont eu une éducation en français, et donc ils ne peuvent pas jouir des mêmes droits que les autres citoyens. Donc, nous avons déposé un dossier à la Cour suprême pour qu’elle demande aux institutions de l’Etat de respecter la Constitution. »

Plus globalement, Frank Habineza estime que de nombreux Rwandais sont exclus du marché du travail à cause de leur mauvaise maîtrise de l’anglais. Et pour lui, ce problème linguistique a un impact sur le processus de réconciliation : « Lorsque les gens se plaignent et ne peuvent pas avoir du travail, ils se sentent comme des citoyens de seconde zone. Et donc, on ne peut pas se réconcilier correctement. Une fois que ce problème sera résolu, nous pourrons vraiment achever notre processus de réconciliation. »

Il revient maintenant à la Cour suprême de juger de la recevabilité de ce recours.

Libération de Serge Lazarevic: la contrepartie qui dérange

Si les députés français ont largement salué la libération de Serge Lazarevic, ce mardi 9 décembre, certains ont tout de même regretté qu’elle ait été conditionnée par celle de terroristes liés à Aqmi. Au Mali, les associations de défense des droits de l’homme s’indignent également de la libération de jihadistes comme monnaie d’échange.

La guerre, le terrorisme, ces sujets-là font toujours consensus dans la classe politique française. Ce mardi, après l'annonce de la libération l'otage français Serge Lazarevic, il y avait à l'Assemblée comme un parfum d'unité nationale, mais avec tout de même quelques fausses notes.

Pierre Lellouche (UMP) :
« Je suis extrêmement en colère contre cette bande de cafards terroristes qui s’en prennent à des civils pour s’arroger le droit de les enterrer vivants quelque part dans le désert pendant trois ans. C’est insupportable. Nos soldats font un boulot formidable. Je suis en soutien complet du gouvernement sur cette affaire. »

Nicolas Dupont-Aignan (Debout la France) :
« La responsabilité d’un gouvernement, c’est de récupérer des Français qui sont pris en otages. C’est le devoir de la France de ne jamais laisser tomber un de ses citoyens de par le monde. Tout le reste appartient au secret. »

Noël Mamère (Europe Ecologie-Les Verts) :
« Si on échange des prisonniers, ça veut dire qu’on donne une caution à ceux qui ont pris en otages des Français. Ça veut dire qu’on donne une caution à l’islamisme radical et à sa variante terroriste. Je ne sais pas quelle est la meilleure voie. »

Alain Marsaud (UMP) :
« Je ne me sens pas capable de dire ce qui est bien et ce qui n’est pas bien dans cette affaire. En plus, il ne s’agit pas de n’importe quels preneurs d’otages. Il s’agit de gens extrêmement violents qui ont assassinés et qui se retrouvent en liberté. C’est invraisemblable que le gouvernement français, qui est en position de force par rapport au gouvernement malien, dans la mesure où il intervient militairement, a pesé de tout son poids pour obtenir ces libérations en contrepartie de celle de notre otage. Réjouissons-nous tout de même de voir notre compatriote libéré. »

Indignation au Mali

Les associations maliennes des droits de l’homme saluent la fin de la captivité de Serge Lazarevic. Mais elles s’indignent de la libération, selon elles, de quatre prisonniers liés à al-Qaïda au Maghreb islamique, accusés de violations des droits humains et qui ont servi de monnaie d’échange.

Maître Moctar Mariko, président de l’Association malienne des droits de l’homme :
« Si c’est un succès pour la diplomatie française, pour nous, c’est une grave violation des droits des victimes maliennes. Parce que c’est nous qui souffrons au Mali. Et s’il faut échanger un terroriste malien contre un otage français, ça voudra dire que nous n’avons plus notre raison d’être et que le gouvernement ne défend pas les populations. »

En août dernier, les associations de défense des droits de l’homme avaient déjà dénoncé la libération de Ouka Ouka, chef du tribunal islamique de Tombouctou pendant la période d’occupation du nord par les groupes jihadistes. Qu’il s’agisse de libérer des otages ou de négocier la paix dans le Nord avec les groupes rebelles, les associations estiment que les autorités maliennes doivent faire de la lutte contre l’impunité leur priorité.

D'ailleurs, l’un des prisonniers libérés, Mohamed Ali Ag Wadossene, avait récemment tué un gardien de la prison de Bamako où il était retenu et d’où il s’était évadé avant d’être repris. Le frère de ce gardien, au micro de RFI, ne cache pas sa colère.

Sidi SOFARA, frère d'une victime de Mohamed Ali Ag Wadossene : « J’ai été littéralement foudroyé par l’annonce de cette nouvelle qui est une indignation sans égale, sans précédent. Si les autorités maliennes ont accepté ça, moi je me demande : la dignité malienne, elle est comment maintenant ? Un Français vaut mieux donc qu’un Malien ? Ces autorités, est-ce qu’elles sont directement concernées ? […] Et si c’était leur frère, est-ce qu’elles allaient accepter d’échanger l’assassin contre un Français ? Quel est le poids que pèse un Français par rapport au Malien ? C’est une indignation terrible. Je suis bouleversé. Je suis littéralement déçu. Je ne sais plus que faire. »

L'otage français Serge Lazarevic est libre

C'est confirmé, Serge Lazarevic est libre. François Hollande l'a annoncé ce mardi 9 décembre. Ce Français de 50 ans avait été enlevé le 24 novembre 2011 à Hombori, au Mali, en compagnie de Philippe Verdon. Ce dernier a été tué durant sa détention par al-Qaïda au Maghreb islamique. Serge Lazarevic aura passé plus de trois ans aux mains d'Aqmi. Il était le dernier otage français dans le monde.

« Notre otage Serge Lazarevic, notre dernier otage, est libre », a déclaré le président Hollande en marge d'une visite à la caserne des Gardes républicains à Paris. « La France n'a plus aucun otage, dans aucun pays au monde », se réjouit-il. « Aujourd'hui, c'est la joie », conclut le chef de l'Etat français, qui ira accueillir Serge Lazarevic à son retour.

L'Elysée précise que Serge Lazarevic, 50 ans, 1,98 m et 120 kg, va rapidement rejoindre Niamey puis la France. Il est « en relativement bonne santé », malgré les conditions « très éprouvantes » de captivité. L’Etat français a associé les autorités nigériennes et maliennes à cette issue heureuse.

Avec son ami Philippe Verdon, Serge Lazarevic avait décidé de venir au Mali, officiellement pour exploiter une carrière de ciment. Un temps présentés comme des agents des services français, puis plus sûrement comme des aventuriers, les deux hommes avaient été enlevés deux jours après leur arrivée sur le sol malien, dans un hôtel de Hombori. C'était le 24 novembre 2011. Une quinzaine de jours plus tard, Aqmi revendiquait l'enlèvement.

Très vite, les deux Français seront séparés et retenus par des groupes distincts. Philippe Verdon, 55 ans, avait une santé fragile. Au printemps 2013, Aqmi annonce l'avoir exécuté. Son corps sera retrouvé en juillet, une balle dans la tête, et sa mort confirmée par Paris le 14 juillet suivant. Quant à Serge Lazarevic, il croise les otages d'Arlit, aujourd'hui libres. L'un d'eux, Thierry Dol, affirmera l'avoir vu durant un mois au cours de sa détention.

A ce moment, des sources bien informées assurent aussi que Serge Lazarevic est aux mains d'Abdelkrim al-Targui, un proche de Iyad Ag Ghali. Durant ces trois longues années, sa fille Diane va se battre pour que l'on n'oublie pas son père : elle demande des preuves de vie. Une vidéo est diffusée au printemps, puis une seconde en novembre.

L'homme a changé. Amaigri, il se dit malade et en danger de mort. S'adressant au président français, il l'implore : « Vous serez responsable de ce qui m'arrivera », évoquant les huit Français tués dans le Sahel. Manifestement, le message a été entendu par Paris.

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