Afrique

La tragédie du Zimbabwe

Déc 01, 2017
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La tragédie du Zimbabwe

Le jour où Mugabe a démissionné, Donemore Moyo n'a rien fêté. Harare, submergée par la joie, célébrait la fin du tyran, après trente-sept ans de peur. Pas lui. Visage rond et doux sourire de pasteur, il plonge ses yeux dans ceux de son interlocuteur, comme sans doute dans ceux de ses paroissiens. « J'ai pensé à tout ce qui reste à résoudre », confie-t-il, dans les bureaux déserts de l'ONG chrétienne Habakkuk Trust. En ce samedi, le ciel déverse des trombes d'eau sur Bulawayo, la deuxième ville du Zimbabwe, à 450 kilomètres au sud-ouest de Harare. Il s'est revu en ce matin de 1983, la pire journée de sa vie. C'était en mars, un jeudi. Un jour sans école, on allait traiter les vaches contre les tiques. Son oncle s'en occuperait, Donemore sortirait les chèvres. « Je prenais de l'eau, quand ils sont arrivés », se souvient-il. « Ils », c'était la 5e brigade, formée par la Corée du Nord pour chasser les « dissidents » de la Zapu, branche concurrente de la rébellion de Mugabe, la Zanu. Ils avaient une liste d'hommes à tuer, dont son oncle. Ils lui ordonnent de le suivre, la marche macabre commence. « Ils étaient avec un chef de la Zapu qu'ils avaient éventré, il avait noué son tee-shirt pour retenir ses intestins. Ils l'ont abattu quand il ne pouvait plus marcher, ils ont interdit qu'on l'enterre. Ensuite, ils ont pris un camarade de classe, John Kumako, qui portait le même nom qu'un gars qu'ils cherchaient. » Le jeune homme a beau supplier, « ils lui ont dit que c'était si loin, là où il allait, qu'ils allaient creuser sa tombe pour lui. Il pleurait, ils l'ont abattu, il est tombé dedans. Elle était peu profonde, ils ont interdit qu'on le recouvre ». Plus loin, « ils ont enfermé un homme avec ses deux frères et ils ont mis le feu à la hutte ». Quand un fusil s'enraie devant le quatrième, ils tentent de le tuer à coups de badine, à la tête et aux tibias. « Les os craquaient, ça faisait des trous. Et là, ils sont partis et ils m'ont laissé. C'était la volonté de Jésus. »

Le souvenir des massacres contre les Ndebele

Cette vague de massacres, qui a fait au moins 20 000 morts entre 1983 et 1984 dans la région du Matabeleland et parmi les membres de l'ethnie ndebele, porte le nom poétique de Gukurahundi, « la pluie qui lave la balle de la dernière récolte avant les pluies printanières ». Et son principal responsable est Emmerson Mnangagwa, le nouveau président du Zimbabwe, qui vient de prendre la suite de Mugabe. David Coltart, Zimbabwéen blanc et ancien ministre d'opposition, est catégorique : « Mugabe était l'architecte, mais il n'aurait rien pu faire sans Mnangagwa, ministre de la Sécurité d'État, dont dépendait le CIO [Central Intelligence Organisation, les renseignements], qui établissait ces listes et guidait la 5e brigade. » En 1983, Coltart était avocat depuis deux semaines quand lui est arrivée la première plainte pour disparition. D'autres ont suivi ; ainsi a commencé l'enquête de toute une vie : « C'était un génocide, à tout le moins un politicide. »

Investiture de Mnangagwa

Il y a quelques jours, une marée humaine a célébré l'investiture, au National Sports Stadium de Harare, de Mnangagwa. Plus de 60 000 personnes, des affiches « Notre héros, notre père », la liesse. « Le passé est le passé », a-t-il dit. Pour Donemore et les siens, comment oublier ? « On voyait des chiens se promener une main dans la gueule, à cause de ces tombes peu profondes », décrit-il. En 1983, le Zimbabwe n'est indépendant que depuis trois ans, Mugabe est Premier ministre. Dans le Matabeleland, on le hait déjà. « À Harare, ils n'ont compris qu'en 2000, quand l'économie s'est effondrée », lance Dumisani Nkomo, porte-parole de Habakkuk.

Zimbabwe, une histoire tragique

L'histoire du Zimbabwe ressemble à une longue tragédie dont la victime est le peuple, jamais consulté. Cette malédiction tient à sa richesse. Sa terre enclavée n'attire l'attention des Anglais que dans les années 1870. Précisément de Cecil Rhodes, magnat du diamant qui a mis la main sur les mines de Kimberley, en Afrique du Sud. Pétri d'impérialisme britannique, il lorgne le Matabeleland, royaume zoulou, et le Mashonaland, région shona. Après un traité avec le roi matabele Lobengula, il crée la British South Africa Company (BSAC) et obtient de la reine Victoria une charte lui permettant d'exploiter la concession, mais aussi de l'administrer. En 1890, il constitue une « colonne de pionniers », une centaine de volontaires envoyés dans le Mashonaland pour le développer. Chacun touche 12 kilomètres carrés de terre et 15 droits de prospection. Ils créent Fort Salisbury, future Harare. Par divers traités et guerres contre les Ndebele, redoutables guerriers, puis les Shona, Rhodes conquiert des territoires qui finissent par porter son nom, en 1895 : la Rhodésie, coupée en deux. Celle du Nord deviendra la Zambie, le Sud, le Zimbabwe. Les pionniers prennent l'ascendant sur la BSAC et finissent par obtenir l'autonomie politique, en 1923. La ségrégation est instaurée, les meilleures terres sont réservées aux Blancs.

Les Noirs, en pleine explosion démographique, sont plongés dans la pauvreté. Dans les années 1950, l'Angleterre réorganise la région en fédération et améliore les droits des Noirs, dont certains, comme Joshua Nkomo, nationaliste ndebele, fondent des partis. Devant la volonté britannique de les intégrer à la vie politique, Ian Smith, à la tête du Front rhodésien, raciste, prononce l'indépendance de la Rhodésie en 1965. La première. La Grande-Bretagne lui impose des sanctions. Et la Zanu et la Zapu en profitent pour lancer des actions de guérilla. En 1970, la Rhodésie devient une république, dont Smith est Premier ministre. L'Angleterre cède. Les nationalistes se forment en Chine à la guérilla, qui s'étend à la région. Le Zimbabwe n'obtient son indépendance, la deuxième, qu'en 1980, après dix ans de conflit et plus de 20 000 morts. Mugabe en devient Premier ministre. Mais le libérateur devient bientôt oppresseur, les Zimbabwéens, qui se pensaient enfin libres, se découvrent sous le joug d'un tyran. Robert Mugabe, un enfant solitaire

D'après Heidi Holland, auteure d'une biographie de Mugabe, l'explication se trouverait dès son plus jeune âge. Robert Gabriel, né le 21 février 1924, est un enfant solitaire. Son père est parti, sa mère l'idolâtre. Il est frêle, bousculé à l'école, il dévore des livres qu'il emporte quand il garde les vaches, dans son village de Kutama. Il en conçoit une insécurité mêlée de mépris et d'insensibilité envers son prochain. Au Ghana, où il devient professeur, il rencontre sa future épouse, Sarah Francesca Hayfron, « Sally », ghanéenne. Tous deux suivent les premières manifestations anticolonialistes et rentrent en Rhodésie, où il devient une figure militante. De 1963 à 1974, il est emprisonné dans des conditions extrêmement dures et, lorsque son fils unique meurt d'une encéphalite, à 3 ans, il n'a pas le droit d'aller à son enterrement. Il ne l'oubliera jamais. Libéré en 1975, il rejoint la Zanu au Mozambique et en devient le chef.

Le témoignage d'un vétéran

Rugare Gumbo, vétéran au rire jovial, a appuyé l'ascension de ce marxiste cultivé et charismatique. « Mais, en trois mois, j'ai compris qu'il était affreusement autoritaire, il emprisonnait quiconque s'opposait à ses idées. » Dans l'intimité, son charme opère. « Avec Sally, ils étaient comme mes parents », témoigne Daphné Kanoti, dans son salon sans électricité, qui a vécu chez eux au Mozambique. Pendant la guerre, ils prennent cette enfant-soldat comme bonne et la remettent à l'école, comme Mugabe le fera bientôt pour tout son peuple, au début. « Sally m'a tout enseigné, comment mettre la table, faire un lit au carré. Elle me rapportait des cadeaux de l'étranger, des sous-vêtements. Lui aussi a toujours été très gentil. » Mais jamais elle ne lui pardonnera sa liaison avec Grace, dactylo de la présidence, tandis que Sally mourait d'un cancer. Pénétrée d'idéaux révolutionnaires, Daphné a 15 ans lorsqu'elle s'engage, en 1976, avec 52 camarades de classe. « On était très politisés, on voulait lutter pour l'égalité. On n'avait pas le droit d'utiliser les mêmes toilettes que les Blancs, on n'avait pas d'école secondaire, on était cantonnés à des emplois d'infirmières ou de jardiniers. Et les Blancs avaient toute la terre. » L'esprit de corps de ceux qui deviendront les redoutés anciens combattants se forge dans les camps où ils portent des AK-47 trop lourds et seront peu à peu décimés par la faim et les combats.

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UA-UE: un sommet sous la pression de la crise migratoire

Comme lors de chaque grand rendez-vous international, un thème s’invite en général en marge de la réunion. Pour ce sommet Union africaine - Union européenne, la jeunesse devait avoir tous les projecteurs braqués sur elle, finalement, ce sont les migrants qui ont retenu la majeure partie de l’attention.

De notre envoyée spéciale à Abidjan,

Deux déclarations communes marquent la fin de ce sommet entre l’Union africaine et l’Union européenne à Abidjan. La première était attendue. Elle concerne notamment le partenariat Afrique - Europe, mais aussi les jeunes qui étaient au cœur de la thématique de cette rencontre : « Investir dans la jeunesse pour un avenir durable ». La seconde déclaration s’est, elle, imposée en raison de l’actualité avec la mise en lumière ces dernières semaines du calvaire des migrants africains en Libye.

La situation des migrants en Libye est « dramatique » pour Moussa Faki Mahamat, le président de la Commission de l’Union africaine. Selon des estimations données lors de conférence de presse de fin de sommet, il y aurait « entre 400 000 et 700 000 migrants africains en Libye ». L’UA, avec les autorités libyennes, aurait déjà identifié près d’une quarantaine de camps. « Mais il y en aurait beaucoup plus », selon le haut responsable de l’UA. Il faut donc agir rapidement avec déjà près de 3 800 Africains identifiés à évacuer de toute urgence du pays pour la commissaire de l’Union africaine aux Affaires sociales, Amira Elfadil.

Les responsables présents au sommet condamnent donc collectivement dans cette déclaration les images qui ont montré la vente de migrants comme esclaves en Libye. Ils saluent les efforts des autorités libyennes et l’enquête qui a été ouverte. Les migrants qui le souhaitent doivent pouvoir rentrer dans leurs pays d’origine et donc les responsables soulignent la nécessité de toutes les parties libyennes de faciliter l’accès des organisations internationales et des autorités consulaires au territoire libyen. Ils appellent également à une action internationale pour accélérer la résolution de la crise libyenne.

Une « task force » UA-UE-ONU

C’est notamment le rôle qui sera donnée à la « task force » annoncée dès mercredi soir. Des sources européennes et au sein de l’Union africaine ont été claires « il ne s’agit pas d’une intervention militaire », mais plutôt d’une action conjointe, une action renforcée entre des acteurs déjà présents sur le terrain. Pas question d’envisager l’envoi de militaires étrangers sur place, confirme Moussa Faki Mahamat qui dément une divergence avec les propos du président français Emmanuel Macron tenus sur RFI et France 24 où il évoquait une « initiative policière et militaire ». Pour Moussa Faki Mahamat, ces actions auront lieu dans les pays où les passeurs et trafiquants sont aussi présents pour les traduire en justice. Et elles seront menées par les autorités des pays concernés.

Pour cette « task force », « on ne démarre pas de zéro, insiste une source européenne. L’Organisation internationale des migrations est sur terrain, le Haut-Commissariat aux réfugiés est sur le terrain. L’ONU est là ainsi que les pays d’origine. Des actions contre les trafiquants sont déjà menées, mais il s’agira d’arriver à un changement d’échelle et à une plus grande coordination ».

Une annonce loin d’être une solution pour Oxfam. Pour l’ONG, c’est encore une fois une réponse à court terme à un problème conjoncturel. Ces décisions ne prennent pas en « compte la complexité du problème libyen ». « Vous vous imaginez, il y a en Libye, en plus des migrants, près de 350 000 déplacés, affirme la responsable de l’ONG en Afrique de l’Ouest, Imma de Miguel. Qu’est-ce qu’on fait pour eux ? On ne s’attaque pas aux causes ».

Nouveau partenariat Afrique – Europe

Et pourtant, les raisons de la situation en Libye, il en a été question lors de la conférence de presse de fin de sommet. Alpha Condé, le président guinéen et président en exercice de l’UA, a rappelé que les pays africains subissent aujourd’hui les conséquences d’une intervention militaire « que nous ne voulions pas ». Il a insisté sur la voix de l’Afrique qui n’avait pas eu d’écho à l’époque, en 2011, expliquant que désormais ce ne serait plus jamais pareil. L’occasion d’évoquer pour le chef de l’Etat, le nouveau partenariat entre le continent africain et l’Union européenne.

« L’Afrique parle désormais d’une seule voix, ce qui n’était pas le cas avant. Nous sommes unis et nos partenaires ont compris que nous avons pris notre destin en main ». Le président l’a dit et redit « les choses changent ». Avoir une relation plus équilibrée, c’était l’ambition de la délégation européenne pour ce rendez-vous. Il y a eu à Abidjan dans ce domaine comme dans d’autres beaucoup d’intentions, mais finalement peu de réalisations.

C’est notamment le cas pour tout ce qui concerne les jeunes. Le sommet leur était dédié. Pourtant, il n’y a pas eu d’annonce concrète les concernant. Tous les dirigeants et responsables se sont accordés sur un point : la jeunesse est aujourd’hui en Afrique un des secteurs clés pour le développement du continent. « Nous avons écouté les jeunes, car nous ne pouvons pas faire le bonheur de quelqu'un à son insu », a même déclaré Alpha Condé dans son discours de clôture.

C’est « une opportunité gâchée » pour Friederike Röder de l’ONG One. « On avait la possibilité de définir un plan global, une véritable stratégie commune. Finalement, il n’est pas là ce plan dont on a besoin alors que la population africaine va doubler d’ici 2050 ». Et même si la responsable salue la déclaration sur la Libye, « cela ne fait qu’éteindre les feux de forêt, il n’y a pas de mesures à moyen et long terme ».

Et le défi est majeur puisque l’Afrique a désormais besoin de plus de 20 millions de créations d’emplois par an pour répondre à la démographie galopante. Dans les débats et les échanges, il a donc été question d’éducation, de formation, de la place des jeunes filles. Mais pour les grandes annonces, il faudra attendre. Attendre le 8 février 2018 et la Conférence de financement du Partenariat mondial pour l’éducation qui aura lieu à Dakar, qui se tiendra au Sénégal.

RFI

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Visite d'Emmanuel Macron au Ghana, une première pour un président français

Emmanuel Macron a quitté Abidjan et pris la direction d'Accra, la capitale du Ghana. Il est arrivé ce jeudi 30 novembre dans ce pays anglophone, ce qui constitue une première pour un président français. Le chef de l'Etat français est d'ailleurs accompagné par le Premier ministre des Pays-Bas. Emmanuel Macron va s'entretenir avec son homologue ghanéen Nana Akufo-Addo.

Les deux hommes vont parler nécessairement du Togo. Nana Akufo-Addo a été mandaté par ses pairs d'Afrique de l'Ouest pour piloter une tentative de dialogue entre le pouvoir et l'opposition du Togo.

De son côté, Emmanuel Macron a déclaré au micro de RFI et France 24 qu'il « souhaitait des élections libres qui rendent possible une éventuelle alternance ». Et c'est en réponse à une question sur le Togo, qu'il a affirmé que « la conservation longue du pouvoir sans processus électoral pluraliste » n'était pas « une bonne chose ».

Promouvoir le français au Ghana

Au-delà du Togo, les deux chefs d'Etat partagent la même ambition pour la démocratie sur tout le continent africain, puisque Nana Akufo-Addo a été élu l'an dernier dans des conditions tout à fait transparentes.

Autre point commun entre les deux chefs d'Etat français et ghanéen : le bilinguisme. L'un parle aussi bien l'anglais que l'autre le français. Depuis son arrivée au pouvoir, le président ghanéen veut promouvoir l'apprentissage du français dans les écoles de son pays. Une initiative saluée par Emmanuel Macron qui se veut le promoteur d'une francophonie plus offensive.

RFI

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Sommet UA-UE à Abidjan: vers une «initiative euro-africaine» sur les migrations

3 000 migrants ont disparus en Méditerranée depuis le début de l’année. 164 000 sont arrivés par la mer en Europe, les trois quarts en Italie, selon les dernières statistiques publiées par l’OIM (l’Organisation internationale des migrations). Malgré des chiffres en baisse par rapport à 2016, la question constitue toujours un enjeu colossal pour l’Europe qui a du mal à gérer cet afflux, comme pour l’Afrique qui voit sa jeunesse fuir massivement le continent. Depuis des semaines et la diffusion des fameuses images de migrants vendus aux enchères, cette question est remontée en tête des préoccupations des gouvernements africains. La question migratoire est d’ailleurs l’un des deux grands thèmes du sommet Afrique-Europe qui s’ouvre pour deux jours à Abidjan.

Devant les 800 étudiants réunis, mardi 28 novembre, dans un amphithéâtre de l’université Joseph-Ki-Zerbo de Ouagadougou au Burkina Faso, le président français Emmanuel Macron est revenu d’emblée et longuement sur ces images qui ont suscité une onde de choc diplomatique et politique en Afrique, évoquant « un crime contre l’humanité », « stade ultime d’une tragédie que nous avons laissé prospérer sur les routes de la nécessité ».

Face à cette « atteinte à notre dignité humaine », « premier péril qui pèse sur nos consciences », le président français doit présenter ce mercredi à Abidjan une « initiative euro-africaine » sur le sujet. « Une initiative qui doit commencer par frapper les organisations criminelles, les réseaux de passeurs qui agissent impunément depuis les centres urbains de la corne de l’Afrique et de l’Afrique de l’Ouest jusqu’aux côtes européennes. Je proposerai également que l’Afrique et l’Europe viennent en aide aux populations prises au piège en Libye en apportant un soutien massif à l’évacuation des personnes en danger » avait déclaré Emmanuel Macron.

La traite des êtres humains en Libye est un fléau que les ONG ne cessent de dénoncer depuis des années. Les images de CNN, sur lesquels nombre de dirigeants européens et africains ont feint de découvrir une réalité, ont eu le mérite de relancer le débat sur les responsabilités et les méthodes. Comme elle l’a fait avec la Turquie pour tarir le flux de migrants et réfugiés en provenance du Moyen-Orient vers la Grèce, l’UE traite depuis plusieurs mois avec plusieurs « autorités » libyennes pour contenir ces mêmes flux en provenance d’Afrique sur la rive sud de la Méditerranée.

Parmi les « autorités » financées directement ou indirectement par l’UE en Libye, les garde-côtes. Sur le papier cette politique semble donner des résultats puisqu’à en juger par les derniers chiffres publiés par l’OIM, le nombre de migrants arrivés en Europe par la mer a été plus que divisé par deux par rapport à l’an dernier (164 000 depuis le 1er janvier 2017 contre 348 600 sur la même période en 2016).

L’Europe pointée du doigt

Mi-novembre, le Haut commissaire des Nations unies aux droits de l’homme a fustigé cette coopération de l’Union européenne avec la Libye, décrivant une situation « catastrophique ». « La politique de l’UE consistant à aider les garde-côtes libyens, à intercepter et renvoyer les migrants est inhumaine. La souffrance des migrants détenus en Libye est un outrage à la conscience de l’humanité », a déclaré dans un communiqué Zeid Ra’ad al-Hussein.

Depuis des mois, les ONG et organisations internationales critiquent cette politique européenne, qui s’accompagne selon elles d’une certaine passivité face aux conditions de vie désastreuses des candidats à l’exil et aux sévices qu’ils subissent, notamment dans les centres où ils sont parqués.

« Il y a ce discours de lutter contre les trafiquants, mais en même temps l’Union européenne finance les garde-côtes libyens, dont on sait pertinemment - et l’ONU a pu le vérifier - qu'ils participent eux-mêmes au trafic. C’est quand même assez paradoxal de vouloir lutter contre les trafiquants sans tirer les conséquences sur où vont les fonds européens, où va l’aide technique et opérationnelle de l’UE auprès des Libyens, qui par ailleurs placent les migrants et réfugiés dans des centres de détention où ils sont persécutés, torturés et parfois exécutés », explique Jean-François Dubost, chargé de la « Protection des populations » pour Amnesty International France

« Responsabilité partagée »

Certains dirigeants n’hésitent pas à pointer la responsabilité de l’Europe dans ce drame. « Ce sont les Européens qui ont demandé aux Libyens de bloquer les gens là-bas. Donc il y a aussi la responsabilité de l’Europe », commentait il y a quelques jours sur RFI le Guinéen Alpha Condé président en exercice de l’Union africaine. « Comment voulez-vous qu’un Etat où il n’y a pas de gouvernement, où des milices se partagent le pays, ait les moyens de garder les gens dans des conditions décentes ? C’est les livrer clairement à une vie de bête sauvage. Comment on peut accepter que les milices prennent les gens et les gardent dans des conditions totalement inadmissibles, inhumaines », a-t-il ajouté.

Faut-il pour autant occulter la responsabilité des dirigeants africains incapables d’offrir à leurs jeunesses des perspectives d’avenir dans leurs pays respectifs ? « La responsabilité est partagée », tempère Moussa Faki Mahamat. Pour le président de la Commission de l’Union africaine, il faut désormais se concentrer sur des solutions en amont du cas libyen. « Je ne pense pas que ce problème puisse trouver une solution en empêchant les gens de partir [de Libye] en Europe. Je souhaite vivement qu’au lieu de bloquer le passage, il faut plutôt faire en sorte que les gens ne se ruent pas en Libye pour chercher à traverser la Méditerranée. Donc il faut s’attaquer aux racines par le développement, par des projets concrets dans ces pays », ajoute-t-il.

Aider à leur retour

A long terme, le développement, mais à court terme, le tri. En octobre, l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) a commencé à identifier dans deux pays de transit, le Niger et le Tchad, les migrants susceptibles d’obtenir le statut de réfugiés en France. Ils pourraient être 3 000 en deux ans à l’obtenir avec ce programme. Quant aux migrants déboutés, ils devront être reconduits dans leur pays, avec le concours de l’Organisation internationale des migrations.

« Nous devons aussi encourager le travail de l’OIM avec tous les Etats africains d’origine, et aider au retour dans ces Etats d’origine. Nous ne pouvons pas laisser des centaines de milliers d’Africains qui n’ont aucune chance d’obtenir le droit d’asile, qui vont passer parfois des années en Libye prendre tous les risques en méditerranée, courir à ce drame. Il est donc indispensable d’œuvrer à leur retour et d’aider à cet égard l’OIM. La France a commencé à faire ce travail en lien étroit avec les autorités tchadienne et nigérienne. Mais face à l’ampleur de la tragédie nous devons changer d’échelle », a plaidé le président français à Ouagadougou.

Mais au-delà du défi logistique et des considérations philosophiques que cela pose, une gageure diplomatique s’impose à Emmanuel Macron : convaincre non seulement les pays d’Europe à participer à la sélection des migrants dans les pays de transit comme la France le fait au Niger et au Tchad. Mais surtout convaincre les pays d’origine, pour qui souvent la diaspora est une manne financière, d’accepter le rapatriement de leurs candidats à l’exil, voire de participer à ce retour.

RFI

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