International

Réforme de l'assurance-chômage: le Conseil d'Etat tique sur quelques points

Le Conseil d'Etat, dans son rôle de conseiller juridique du gouvernement  lors de la préparation des projets de loi a fait, cette fin de semaine, plusieurs objections au projet de réforme de l'assurance-chômage que le gouvernement souhaite faire adopter par le Parlement avant l'été. L'extension de l'indemnisation aux indépendants constitue une difficulté sérieuse pour le conseil d'Etat.

L'une des mesures phares de la réforme de l'assurance-chômage préparée par le gouvernement porte sur l'extension aux travailleurs indépendants du droit à une allocation chômage s'ils perdent leur activité.

Pour le Conseil d'Etat cette disposition soulève une sérieuse difficulté car les indépendants, contrairement aux salariés, ne cotisent pas à l'assurance-chômage. Les indemniser sans qu'ils aient participé au financement de l'assurance-chômage aurait donc pour effet de rompre le principe d'égalité entre les assurés : ceux qui cotisent et ceux qui ne cotisent pas.

Le Conseil d'Etat demande donc au gouvernement de revoir sa copie sur ce point. Par ailleurs il relève que la future convention d'assurance-chômage qui prévoit cette extension des droits à l'indemnité aux indépendants devra être négociée, comme pour les salariés, par les organisations syndicales. Or les syndicats de salariés ne sont pas représentatifs des indépendants. Ce revenu de remplacement créé pour les indépendants devrait donc, selon le Conseil d'Etat, relever d'un régime particulier, distinct de celui des salariés, et dont les règles d'application seraient fixées par le conseil d'Etat lui-même.

L'examen parlementaire du projet de loi débutera le 29 mai en commission des Affaires sociales de l'Assemblée nationale, pour une adoption prévue à l'été.

RFI

Sommet intercoréen : Kim Jong Un et Moon Jae-in vont rechercher un régime de paix  • Vendredi, Kim Jong Un et Moon Jae in, dirigeants de deux pays techniquement en guerre, ont annoncé leur volonté de parvenir à une dénucléarisation. Europe 1

 

"Il n'a que les montagnent qui ne se rencontrent pas et d'ailleurs il faut être prudent avec la tectonique des plaques et le réchuaffement climatique tout change "P B C

L'ESSENTIEL


Les deux Corées ont débuté vendredi matin un sommet rarissime. Les deux dirigeants, le Nord-Coréen Kim Jong Un et le Sud-Coréen Moon Jae-in, se sont rencontrés dans la zone démilitarisée qui divise la péninsule. Après une matinée de négociations, les deux pays, techniquement en guerre, ont signé une déclaration commune historique dans laquelle ils s'engagent en faveur d'un régime de paix.
Les infos essentielles à retenir :


• Kim Jong Un a franchi vendredi la ligne de démarcation entre les deux Corées, une première depuis 1953, et a serré la main de son homologue sud-coréen


• Dans leur déclaration commune, les deux dirigeants se sont engagés pour une dénucléarisation de la péninsule et la recherche d'un régime de paix
• Les États-Unis ont dit souhaiter que ce sommet historique conduise à "un futur de paix", la Chine, elle, "applaudit" et salue le "courage" des deux dirigeants


"Un signal de départ". "Je suis heureux de vous rencontrer", a lancé Moon Jae-in à son homologue nord-coréen. Kim Jon Un a alors franchi la ligne de démarcation en béton, devenant le premier dirigeant nord-coréen à fouler le sol sud-coréen depuis la guerre de Corée (1950-53). À l'invitation de Kim Jong Un, les deux dirigeants ont brièvement marché du côté nord-coréen de la frontière avant de se rendre à pied à la Maison de la paix, une structure de verre et de béton située dans la partie sud du village de Panmunjom, où fut signé l'armistice. "Je suis venu ici déterminé à donner un signal de départ, au seuil d'une histoire nouvelle", a déclaré Kim Jong Un au début du sommet, faisant le vœu de garder "un état d'esprit franc, sérieux et honnête". Avant la séance du matin, le dirigeant nord-coréen a signé le livre d'or. "Une histoire nouvelle commence maintenant - au point de départ de l'histoire et d'une ère de paix", a-t-il écrit.


JUST IN: Kim Jong Un becomes first North Korean leader to cross line dividing the two Koreas since fighting ended in the Korean War https://t.co/39aG7dK076pic.twitter.com/iALanC5iCD


— CNN (@CNN) 27 avril 2018


Au menu, la dénucléarisation. La question de la dénucléarisation a été abordé par les deux dirigeants dès le début de matinée, ainsi que celle d'une paix permanente, avait annoncé le porte-parole de la présidence sud-coréenne Yoon Young-chan. "Les deux dirigeants ont eu un dialogue sincère et franc au sujet de la dénucléarisation et de l'établissement d'une paix permanente sur la péninsule coréenne et du développement des relations intercoréennes", a-t-il dit.

Dans la maison de la paix. KOREAN BROADCASTING SYSTEM / AFP
Les deux dirigeants ont planté un arbre sur la ligne de démarcation. KOREA SUMMIT PRESS POOL /

"Il n'y aura plus de guerre". Après une matinée de discussions et une cérémonie symbolique durant laquelle Kim Jong Un et Moon Jae-in ont planté un arbre sur la ligne de démarcation, les deux dirigeants se sont donnés l'accolade et ont signé une déclaration commune proclamant "qu'il n'y aura plus de guerre dans la péninsule coréenne". Autre point fort, ils y affirment leur engagement en faveur de la dénucléarisation de la péninsule : "la Corée du Sud et la Corée du Nord confirment l'objectif commun d'obtenir, au moyen d'une dénucléarisation totale, une péninsule coréenne non nucléaire", affirment-ils dans une déclaration commune. Kim Jong Un et Moon Jae-in y avancent enfin leur volonté de parvenir à un régime de paix "permanent et solide" afin de mettre fin à la guerre.
Pour cela, Kim Jong Un a promis de ne pas répéter un "passé malheureux qui a vu tourner court de précédents accords intercoréens". "Il pourrait y avoir sur le chemin des retours de bâton, des difficultés et des frustrations", a-t-il dit. "Mais on ne peut parvenir à la victoire sans douleur", a estimé le jeune dirigeant.
Moon Jae-in à Pyongyang. Le dirigeant sud-coréen rendra la monnaie de sa pièce à son homologue nord-coréen en lui rendant visite à Pyongyang d'ici à la fin de l'année. En outre, les deux Corées organiseront une réunion des familles divisées par un conflit de plus de 60 ans. "La Corée du Sud et la Corée du Nord ont décidé de poursuive le programme de réunion des familles séparées à l'occasion du Jour de la libération nationale le 15 août cette année", indiquent-elles en référence à la journée célébrant la reddition japonaise à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

La communauté internationale salue un moment historique. Une réaction était particulièrement attendue : celle de Donald Trump. Le président américain a qualifié la rencontre entre les deux dirigeants coréens d'"historique", tout en soulignant que seuls les actes à venir permettraient de juger de la nature des changements en cours. "Après une année folle de lancements de missiles et de tests nucléaires, une rencontre historique entre la Corée du Nord et la Corée du Sud a lieu. Des choses positives se passent mais seul le temps permettra de juger !", a tweeté le président américain. Donald Trump a par ailleurs estimé que les Américains devraient être "fiers" de l'évolution de la situation sur la péninsule coréenne.
After a furious year of missile launches and Nuclear testing, a historic meeting between North and South Korea is now taking place. Good things are happening, but only time will tell!


— Donald J. Trump (@realDonaldTrump) 27 avril 2018

KOREAN WAR TO END! The United States, and all of its GREAT people, should be very proud of what is now taking place in Korea!
— Donald J. Trump (@realDonaldTrump) 27 avril 2018


Le Kremlin a quant à lui considéré les entretiens entre les deux leaders comme des "nouvelles très positives". Le président russe Vladimir Poutine "a souligné à plusieurs reprises qu'un règlement viable et stable de la situation dans la péninsule coréenne ne peut se baser que sur un dialogue direct. Et aujourd'hui nous voyons que dialogue direct a eu lieu", a-t-il estimé.
De son côté, le Premier ministre japonais s'est montré plus prudent. S'il a salué lui aussi un "pas positif vers une résolution d'ensemble de plusieurs questions concernant la Corée du Nord", Shinzo Abe a aussi déclaré attendre des "actions concrètes". "Nous allons continuer d'observer l'évolution de la Corée du Nord", a-t-il indiqué.


Plus tôt dans la matinée, la Chine avait "applaudi" ce sommet, saluant "le courage" des dirigeants et qualifiant d'"instant historique" leur poignée de main. "La Chine applaudit l'étape historique franchie par les deux dirigeants, nous admirons le courage et la résolution politique dont ils ont fait montre" et "espérons que (l'événement) portera des fruits positifs", avait déclaré la porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères.

Jacques Faitlovitch et les Juifs d'Éthiopie : un centenaire : Lisa Anteby-Yemini

"Une vidéo circule et montre la situation délicate des noirs en ISRAEL.

Je connais les relations en France entre les Juifs et les noirs qui sont excellentes et je ne comprends pas cette vidéo où les soudanais, les ethiopiens, les couples mixtes sont mis à l'index et ostracisés. Je me suis même demandé si cette vidéo n'est pas une falsification. J'ai des amis étudiants juifs qui sont pour le dialogue des religions et je les interrogerai. Mais je suis convaincu que cette situation est exagérée mais quand des hommes politiques de ce rang se mettent à ostraciser, j'ai peur. Soyons prudents et vive le diaolgue interreligieux". Pape B CISSOKO

Jacques Faitlovitch et les Juifs d'Éthiopie : un centenaire : Lisa Anteby-Yemini


10-11 mars 2004, Jérusalem et Tel-Aviv Lisa Anteby-Yemini p. 89-92


1-Pour marquer le centenaire, jour pour jour, du premier voyage de Jacques Faitlovitch à la découverte des Falachas1 (juifs d'Éthiopie) le Centre de Recherche Français de Jérusalem en collaboration avec l'Institut Ben-Zvi et l'Université de Tel-Aviv a organisé une conférence intitulée Jacques Faitlovitch et les Juifs d'Éthiopie : un centenaire. C'est en fait un jeune étudiant de l'Université de Tel-Aviv, Haïm Admor, qui a pris l'initiative de mettre sur pied ce colloque. En effet, voilà près de trois ans que Haïm Admor tente d'inventorier et de cataloguer les documents inédits du fonds que renferme la collection Jacques Faitlovitch déposée à la bibliothèque centrale Sourasky de l'Université de Tel-Aviv. Bien avant lui, des éthiopisants du monde entier, tels Stefan Strelcyn et Max Wurmbrand, s'étaient déjà penchés sur ces documents rapportés des multiples voyages que Faitlovitch avait effectués en Ethiopie, mais sans nous en laisser un catalogue complet.

Depuis 1969, un chercheur israélien, Itzhak Grinfeld, qui connaissait l'amharique, le guèze, le français, l'hébreu et le polonais entre autres, avait été chargé de cette tâche qu'il n'a pas, lui non plus, pu achever. Mais, au-delà de l'importance de ce fonds pour les études éthiopiennes, c'est au personnage même de Faitlovitch, l'une des figures les plus marquantes de l'histoire des juifs d'Éthiopie, que s'est consacré ce colloque.

2-Souvent surnommé le « père des Falachas », Jacques Faitlovitch est l'homme qui a certainement œuvré le plus durant sa vie pour la cause de ses « frères noirs » qui vivaient en Abyssinie et qui, indirectement, a contribué à leur immigration en Israël. Né à Lodz en 1881, il part faire des études à Paris et se spécialise dans les langues sémitiques, en particulier avec Joseph Halévy, professeur de guèze à l'EPHE. Sous l'influence de son maître Halévy, qui avait déjà entrepris un voyage chez les Falachas2, il se passionne pour ces juifs lointains et part en 1904 à leur rencontre, financé par le baron de Rotschild. Faitlovitch écrira un premier rapport à son retour3 et repartira à nouveau en 1908, rédigeant à la suite un ouvrage détaillé4. Il se rendra onze fois chez les Falachas et rapportera des dizaines de manuscrits, objets et livres falachas et rédigera des rapports qui restent encore une source d'informations ethnographiques pour les chercheurs d'aujourd'hui. Mais surtout, Faitlovitch se donnera comme mission de « normaliser » le judaïsme pré-rabbinique des Falachas et tentera de mettre en place une élite locale en envoyant des jeunes garçons étudier en Europe pour revenir enseigner dans leurs villages. Enfin, il créera des comités pro-falachas et mobilisera la communauté internationale pour encourager l'immigration de cette communauté vers la Palestine et plus tard vers Israël. Son rêve ne se réalisera que 80 ans après sa première rencontre avec les Falachas, qui commenceront à émigrer en masse vers Israël au début des années 1980 et 1990.


3-La première journée du colloque, tenue à l'Institut Ben-Zvi de Jérusalem, est consacrée à l'époque qui précède l'arrivée de Faitlovitch chez les Falachas, les controverses entre Faitlovitch et ses adversaires et l'impact de son travail. Dans une première session intitulée « Avant Faitlovitch », Leonardo Cohen (Université de Haïfa) présente un document du missionnaire portugais Mendes qui rapporte une audience octroyée à un juif nommé Salomon à la cour de l'empereur Suseynos en 1627. Puis Steven Kaplan (Université hébraïque de Jérusalem) expose la généalogie de la famille Flad, l'une des familles de missionnaires protestants les plus actifs parmi les Falachas dès 1865 dont les parents, les enfants, leurs époux, les petits-enfants et leurs propres époux continueront cette activité de prosélytisme jusqu'au milieu du XXe siècle. Enfin, une communication sur le personnage de Joseph Halévy montre que ses origines hongroises ont joué un rôle important dans la vision nationaliste-juive (Y. Tsur, Université de Tel-Aviv) de ce maître de Faitlovitch. Une seconde session porte sur la controverse entre Jacques Faitlovitch et le rabbin Haïm Nahoum, à la tête d'une contre-mission pour démontrer que les Falachas n'ont aucun lien avec le judaïsme (H. Admor, Université de Tel-Aviv) et sur les interprétations divergentes entre Jacques Faitlovitch et Aaron Aescoly concernant les pratiques religieuses des juifs éthiopiens (Yosi Ziv, Université de Bar-Ilan). Puis E. Trevisan-Semi (Université Ca'Foscari de Venise) a montré le rôle qu'ont joué le pan-hébraïsme de Faitlovitch et de N. Sloushtz ainsi que le discours des nidhe israel dans l'étude des Falachas ; S. Weil (Université hébraïque de Jérusalem) a elle exposé la vision orientaliste que Faitlovitch donnait de ses élèves éthiopiens, en particulier à travers ses photos. Pour finir, L. Anteby-Yemini (CNRS, IDEMEC) conclut par une conférence sur les relations culturelles et diplomatiques franco-éthiopiennes et l'essor des études éthiopiennes en France dont Faitlovitch est aussi l'un des instigateurs.


4-La seconde journée, qui s'est déroulée au département d'Histoire du Moyen-Orient et de l'Afrique à l'Université de Tel-Aviv, examine le rapport entre Faitlovitch et la culture Beta Israel ainsi que les documents dans le fonds Faitlovitch et se termine par la visite de la collection et par une conférence de clôture. Une première session s'ouvre avec une communication sur les changements dans les pratiques religieuses des juifs éthiopiens sous l'influence rabbinique de Faitlovitch (M. Corinaldi, Centre israélien pour les études académiques), suivie d'un exposé sur la liturgie des Beta Israel et son aspect musical (R. Atar, Université de Bar-Ilan) puis d'une présentation de l'ouvrage de Faitlovitch intitulé Proverbes abyssins et de son actualité aujourd'hui (H. Rosen, ministère israélien de l'Immigration et de l'Absorption). Une seconde session est consacrée aux documents du fonds Faitlovitch, que ce soit des missives de Faitlovitch lui-même (A. Teffera, Université hébraïque de Jérusalem), des manuscrits en guèze (B. Podolosky, Université de Tel-Aviv) ou des prières spécifiques à la liturgie Beta Israel (M. Hayon, Institut Schechter), démontrant la richesse de cette collection. D'ailleurs, suit une visite de la collection Faitlovitch présentée par H. Admor et nombreux sont ceux qui admirent pour la première fois les clichés de l'empereur Ménélik II ou les anciennes amulettes éthiopiennes qui y sont conservés. Pour clôre ce colloque, E. Trevisan-Semi (Université Ca' Foscari de Venise) retrace l'itinéraire de Faitlovitch, de Lodz à Tel-Aviv, en montrant sa recherche constante d'un Orient mythique.


5-En somme, ce colloque, avant tout tourné vers des spécialistes qui se préoccupent, de près ou de loin, du personnage de Faitlovitch, a eu en fait un grand retentissement en attirant un large public qui comprenait, entre autres, un ancien ministre de l'Immigration et de l'Absorption (Y. Tsaban), un ex-ambassadeur d'Israël en Ethiopie, nombre d'éthiopisants, des membres de la famille Faitlovitch, des petits-enfants des premiers disciples de Faitlovitch aujourd'hui immigrés en Israël, des qésotch (chefs religieux juifs éthiopiens) ainsi que plusieurs jeunes de la communauté éthiopienne qui commencent à s'intéresser à leur propre histoire et seront peut-être les têtes de file d'une nouvelle génération de chercheurs « indigènes ».


Notes


1 Le nom Falacha est considéré comme péjoratif par les membres de la communauté juive éthiopienne en Israël, bien que Faitlovitch ainsi que d'autres chercheurs de son époque aient utilisé ce terme dans leurs écrits pour désigner ce groupe qui se nommait lui-même Beta Esra'el, « maison d'Israël ».
2 J. Halévy, « Excursion chez les Falachas, en Abyssinie », Bulletin de la Société de géographie, 1869.
3 J. Faitlovitch, Notes d'un voyage chez les Falachas (Juifs d'Abyssinie). Rapport présenté à M. le baron de Rothschild, E. Leroux éd., Paris, 1905.
4 J. Faitlovitch, Quer durch Abessinien; meine zweite Reise zu den Falashas, M. Poppelauer Verlag, Berlin, 1910.
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Pour citer cet article
Référence papier
Lisa Anteby-Yemini, « Jacques Faitlovitch et les Juifs d'Éthiopie : un centenaire », Bulletin du Centre de recherche français à Jérusalem, 14 | 2004, 89-92.
Référence électronique
Lisa Anteby-Yemini, « Jacques Faitlovitch et les Juifs d'Éthiopie : un centenaire », Bulletin du Centre de recherche français à Jérusalem [En ligne], 14 | 2004, mis en ligne le 18 septembre 2007, Consulté le 27 avril 2018. URL : http://journals.openedition.org/bcrfj/126

La question de l'excision-barbare repensée sous l'angle du Canada –TRUDEAU

 

Ce sujet est à discuter et non à polémiquer, nous suggérons cette lecture pour faire évoluer les pensées. Quiconconque ne peut verser un plus qu'il s'abstienne. On est obligé à présent  d'avertir pour éviter des insultes ou autres. La liberté de penser/pensée n'exclut pas la retenue et la politesse.P B C


FIGAROVOX/ANALYSE - Alors qu'un document officiel canadien a été modifié par le gouvernement de Justin Trudeau, qui a supprimé le qualificatif «barbare» désignant certaines pratiques, notamment l'excision des femmes, une polémique est née qui révèle pour Caroline Valentin les limites du multiculturalisme d'État.


« Il est vrai que les autres cultures veulent nous imposer des manières de faire alors que nous avons les nôtres. Dans un monde global, certains ont tendance à vouloir juger les autres cultures et à les taxer de barbares ou autres qualificatifs.
Ce sujet est délicat et le canada est un pays qui respecte beaucoup les cultures, les appartenances et les identités. C'est un pays qui essaie de purifier la langue pour enlever tout ce qui peut porter à polémique mais ce n'est pas toujours facile.
La notion de barbare est un concept utilisé depuis pour justifier les missions civilisatrices, l'esclavage aussi. C'est la même chose pour le concept de primitif qui avait été perçu comme ce qui serait arriéré (Ceux qui suivent l'actualité du MAO ou la bataille sur les arts archaïques ou premiers comprennent cela). Non le primitif est premier ce qui est venu en premier et il n'y a pas ; lieu de juger ce qui est venu avant en le comparant à ce qui est venu après. S'il y a à comparer c'est juste pour évaluer les modifications ou avancées.
Mais si le 1 er ministre du canada dit que taxer de barbare l'excision est une tendance suprématiste je le comprends mais je lui dirai que c'est un acte violent et qui porte atteinte à la personne qui n'a pas donné son consentement.
Si on viole la liberté de la femme au nom de la coutume, je dis qu'il y a violence. Ce sujet est très intéressant et j'espère que la lecture de cet article avec les apports des uns et des autres nous permettront d'affiner nos idées ».P B Cissoko


Lire cet ouvrage    Caroline Valentin est coauteur d'Une France soumise, Les voix du refus (éd. Albin Michel, 2017).


Sarah, en Egypte: «J'avais huit ans. Je me souviens de la violence, de ces femmes qui m'ont attrapée et écarté les jambes. Il y a eu cette douleur atroce et du sang, partout. (...) J'ai vu les autres se faire couper devant moi, je ne comprenais rien, j'avais peur. J'ai essayé de m'enfuir, on m'a rattrapée, frappée. Et puis on me l'a fait. (...) Après l'excision en forêt, nous avons toutes été conduites dans une maison où nous sommes restées une bonne semaine. (...) Il manquait une de nos amies. Nous avons appris que la petite était morte à la suite d'une hémorragie. A la fin de la semaine, une fête a été organisée pour célébrer notre excision. Quand j'y pense ...».


Leyla, Egyptienne, 13 ans à l'époque, déjà mariée, vendue à un homme de 65 ans pour deux vaches, un poulailler et l'accès à un puits ...: «On ne m'a pas dit que j'allais perdre l'organe qui me donnerait du plaisir, on ne m'a pas dit que j'allais subir des souffrances atroces, on ne m'a pas dit que j'allais être traumatisée à vie, physiquement et psychologiquement. On ne m'a pas dit que les rapports sexuels deviendraient extrêmement douloureux. On ne m'a pas dit que Samiha, mon amie d'enfance, développa des abcès et décéda suite à des hémorragies à l'âge de 13 ans aussi. On ne m'a pas dit que ma cousine Bibi devint stérile et que ma deuxième cousine Malaki fut contaminée par le virus du sida».
Leyla encore: «Vingt ans plus tard, les séquelles de la violence subie en étant enfant et adolescente n'ont pas disparu. Les cauchemars sont fréquents, les douleurs physiques, et la douleur de l'âme encore plus.»


Mariétou: «Je ne serai jamais une fille «normale» je dirai même jamais une fille tout simplement. Car on m'a enlevé ce qui pour moi me faisais être une vraie fille. J'en voulais à ma famille qui m'a fait subir cela, à la société et même au bon Dieu qui m'a donné cette famille avec ces traditions bêtes, animales et inhumaines.»


Internet regorge de ces témoignages. La sauvagerie et la brutalité des faits rapportés vous prennent à la gorge. Sans parler des vidéos, encore plus insoutenables. Témoignages nombreux, témoignages de pratiques d'un autre âge mais témoignages d'aujourd'hui. Car ces témoins sont souvent, aujourd'hui encore, des femmes jeunes.
Il faut dorénavant compter avec le zèle des multiculturalistes au pouvoir au Canada.


Devant la violence et la douleur qui émanent de ces récits tragiques, la moindre des choses que nous aurions pu espérer aurait été un condamnation absolue, spontanée et sans équivoque de ces pratiques barbares, et le mot est important. Par respect pour ces femmes, victimes, alors qu'elles n'étaient que des enfants, d'un crime de sang demeuré impuni. Par respect pour nous, pour ce en quoi nous croyons et ce que nous avons la prétention d'incarner: le respect de l'individu, de ses droits, de ses libertés, de sa dignité, de son intégrité physique.


On aurait pu l'espérer et c'est fort heureusement le cas dans la plupart des grandes démocraties libérales occidentales. La plupart mais pas nécessairement durablement. Il faut en effet dorénavant compter avec le zèle des multiculturalistes au pouvoir au Canada, engagés dans une révolution culturelle si radicale qu'on peut se demander si elle n'est pas susceptible d'affecter certains des repères les plus familiers de notre décence occidentale commune.


Une précision sémantique s'impose. Certaines sociétés sont multiculturelles de fait, en ce sens qu'elles accueillent depuis longtemps et comptent en leur sein des individus qui sont issus de cultures différentes de la culture majoritaire. C'est le cas de la plupart des pays occidentaux, et c'est le cas de la France, encore plus d'ailleurs qu'au Canada. Sociétés multiculturelles donc, mais pas nécessairement sociétés multiculturalistes comme le Canada pour autant. Car il y a deux manières d'envisager la cohabitation de cultures différentes au sein d'une même société: le modèle français traditionnel d'intégration, appliqué pendant des décennies, demandait aux immigrés d'apprendre à connaître et de respecter la culture française, et, en cas de conflit avec leur culture d'origine, de faire prévaloir les normes et valeurs françaises. Ce modèle n'entrave ni n'interdit l'évolution de l'identité culturelle de la population majoritaire, évolution qui dépend naturellement aussi de l'influence des cultures importées, mais cette influence ne peut affecter certaines valeurs qui font consensus dans la société et qui sont jugées indépassables et inaltérables, telles l'égalité des droits des citoyens ou le respect de l'intégrité physique des individus.
Le Canada a décidé il y a quarante-six ans que ce qui le caractérisait ne serait plus sa culture propre, celle de ses peuples fondateurs, mais son ouverture à la diversité.


A l'opposé, le Canada a décidé il y a quarante-six ans que ce qui le caractérisait ne serait plus sa culture propre, celle de ses peuples fondateurs (Canadiens-Anglais et Canadiens-Français) mais son ouverture à la diversité. Les conflits culturels ne se résolvent pas par un principe hiérarchique de la prééminence de la culture de l'accueillant sur celle de l'accueilli mais par l'accommodement que l'accueillant mettra à disposition de l'accueilli pour lui permettre de vivre sa culture comme il la vivait dans son pays d'origine. Toutes les cultures représentées sur son territoire peuvent coexister, car elles sont toutes aussi légitimes les unes que les autres, toutes aussi valables les unes que les autres. Dès lors, comme l'explique très bien le sociologue québécois Mathieu Bock-Côté, le modèle multiculturaliste canadien se caractérise par «l'inversion du devoir d'intégration. Ce n'est plus aux immigrants de prendre le pli identitaire de la société d'accueil. C'est à cette dernière de se reconstruire pour accommoder la diversité».
Générosité, tolérance, ouverture d'esprit, le modèle multiculturaliste a une esthétique certaine. Quel humaniste resterait insensible à cette déclaration d'amour au monde? Et après tout, changer, progresser, s'adapter, n'est-ce pas finalement dans l'ordre des choses? Sauf que quand il s'agit de passer à l'application concrète de ces belles idées, les compromis faustiens qu'elles impliquent apparaissent petit à petit. C'est ce qu'illustre précisément la controverse sur ce sujet des mutilations sexuelles féminines qui a récemment éclaté au Canada.


L'histoire est la suivante: le gouvernement du sémillant Justin Trudeau, premier ministre du Canada, prépare une refonte du guide Découvrir le Canada: les droits et responsabilités liés à la citoyenneté, remis à chaque nouvel arrivant. Pourquoi cette réforme? Notamment car la version initiale, élaborée en 2011 par le gouvernement des méchants conservateurs rétrogrades, prévenait les futurs immigrés que le Canada ne saurait accepter «les pratiques culturelles barbares qui tolèrent la violence conjugale, les «meurtres d'honneur», la mutilation sexuelle des femmes, les mariages forcés ou d'autres actes de violence fondée sur le sexe.» Justin avait tiqué: «barbares», c'était trop pour lui ; il aurait préféré que le guide employât l'expression plus neutre de «totalement inacceptables». «Dans une publication officielle du Canada, s'était-il insurgé, il faut faire un petit effort de neutralité responsable». Pour le dire autrement, qualifier ce qui était arrivé à Sarah, Leyla, Samiha, Malika, Mariétou et tant d'autres fillettes de «barbare», c'était, selon Justin, la preuve de l'irresponsabilité du gouvernement conservateur, ni plus ni moins.


Or il y a cinq ans, Justin Trudeau n'était qu'un simple député ; être le fils de Pierre Elliott Trudeau, ancien premier ministre et grand timonier du multiculturalisme canadien, ne suffisait pas à en imposer. La pluie de critiques qui s'était abattue sur lui l'avait alors contraint à faire marche arrière et à s'excuser des propos qu'il avait tenus, en des termes à première vue assez clairs: «Je crois que les actes décrits sont haineux, que ce sont des actes barbares qui sont complètement inacceptables dans notre société. Je retire mes commentaires et je m'excuse s'ils ont été interprétés comme minimisant la nature cruelle et sérieuse des meurtres d'honneur ou tout autre acte violent».


Mais il n'avait malheureusement pas résisté à la tentation de justifier sa déclaration initiale, dans des termes cette fois beaucoup plus confus: «Mon problème avec l'utilisation du mot «barbare», c'est qu'il a été choisi pour rassurer les Canadiens plutôt que pour changer réellement des comportements inacceptables. La valeur subjective de ce mot fait en sorte qu'il est facile de le voir comme une insulte plutôt que comme une déclaration officielle», en laissant entendre que les sociétés culturelles issues des pays où ces pratiques sont tolérées sont «moins civilisés que nous».
Pour Justin Trudeau, l'incitation à l'abandon de ces pratiques serait d'autant plus convaincante que la condamnation dont elles font l'objet est moins brutale.


Pour Justin Trudeau, dire «barbare» rassure et ne sert à rien. Dire «inacceptable» serait plus efficace pour inciter à l'abandon de ces pratiques car les personnes concernées ne se sentiraient pas insultées. En d'autres termes, pour Justin Trudeau, l'incitation à l'abandon de ces pratiques serait d'autant plus convaincante que la condamnation dont elles font l'objet est moins brutale. Il admet cependant que la subjectivité de la condamnation est un problème, mais, étrangement, il voit de la subjectivité dans l'adjectif «barbare» et non dans l'adjectif «inacceptable».


Or, «inacceptable», c'est ce qu'une société n'accepte pas à un certain moment de son histoire, et à un moment où cette société partage certaines idées, qui sont fluctuantes dans le temps ; au contraire, le qualificatif «barbare», lui, rejette de manière absolue et permanente ce type de pratiques en dehors du monde des possibles. Or, si aujourd'hui, juger que ces pratiques sont «inacceptables» plutôt que «barbares» aboutit à une même condamnation de celles-ci, ce changement de paradigme risque en revanche d'avoir des conséquences importantes au fur et à mesure de l'évolution des mœurs du Canada, évolution d'autant plus rapide qu'elle se fait là-bas sous l'égide du multiculturalisme. Et si demain, une majorité des membres de la société venait à ne plus être révoltée par ses actes, il faudrait alors les considérer comme acceptables.


En réalité, cette intervention de Justin Trudeau est loin d'être anecdotique. Passer de la notion de barbarie à celle d'acceptabilité relève d'un changement radical d'orientation du jugement dans la mesure où l'on ne se base plus sur un critère de nature mais sur un critère de degré. A travers cette déclaration, Justin Trudeau manifeste son hostilité à l'opposition classique entre civilisation et barbarie et à l'intransigeance que cette opposition suppose. Le grand philosophe polonais Leszek Kolakowski analyse très judicieusement l'implication très profonde de ce changement de paradigme quand il écrit que l'universalisme culturel «se contredit si sa générosité va jusqu'à ignorer les différences entre universalisme et exclusivisme, tolérance et intolérance, lui-même et la barbarie. ; et il se contredit lui-même si, dans l'idée d'éviter la tentation d'être barbare, il concède aux autres un droit à la barbarie.»


Or les conséquences de ce renoncement sont susceptibles d'être à terme d'autant plus considérables pour le Canada qu'il n'a pas forcément les moyens juridiques pour se protéger des dérives de ce parti pris idéologique, nous y reviendrons.


Reprenons le cours de notre épisode politique. La sincérité des excuses formulées en 2011 par Justin Trudeau parlementaire a pris un sérieux coup dans l'aile début 2017, quand son ancien ministre de l'immigration, John McCallum, a annoncé cette refonte du guide de citoyenneté, mentionnant expressément la suppression de cette qualification de «barbares», jugée un peu trop «lourde».
Le gouvernement Trudeau et les autres premiers ministres libéraux tiennent dur comme fer à ce que le Canada reste aux yeux du monde le « laboratoire admiré de l'expérience multiculturaliste ».
Et de fait, dans le document de travail que la presse canadienne s'est procuré il y a quelques jours, toute référence à ces pratiques de violence exercée à l'encontre des femmes et des fillettes a pour le moment disparu. Ce document n'est que provisoire, certes, mais compte tenu des déclarations antérieures de Justin Trudeau et de John McCallum, on peut être sûr d'une chose: le mot «barbare» ne figurera pas dans la prochaine version.

Le gouvernement Trudeau et les autres premiers ministres libéraux tiennent dur comme fer à ce que le Canada reste aux yeux du monde le «laboratoire admiré de l'expérience multiculturaliste», pour reprendre la formule percutante de Mathieu Bock-Côté.


Evolution ou plutôt révolution, et au forceps: le modèle multiculturaliste a été introduit au Canada en 1971 sous l'impulsion du gouvernement libéral de Trudeau père. Le projet multiculturaliste a été consacré par une loi constitutionnelle de 1982, aujourd'hui irréformable. Une loi de 1988 est venue la préciser et en élargir la portée. Depuis lors, les identités culturelles des peuples fondateurs du Canada, Canadiens-Français et Canadiens-Anglais, et en particulier l'identité québécoise qui est censurée, n'ont plus voix au chapitre. Le multiculturalisme est devenu, par la force du droit et contre l'entêtement de la réalité - notamment l'existence d'une très grande majorité de Québécois qui lui sont hostiles - une «caractéristique fondamentale de l'identité et du patrimoine canadiens» qualifiée de «ressource inestimable pour l'avenir du pays». Il s'agit désormais de «préserver et valoriser le patrimoine multiculturel des Canadiens» - car ce patrimoine ne peut plus être que «multiculturel», bien entendu - et, dans cette veine, de «favoriser la reconnaissance et l'estime réciproques des diverses cultures du pays», et de «promouvoir l'expression et les manifestations progressives de ces cultures dans la société canadienne.» Encore une fois, ces phrases ne sont pas des déclarations d'intention, ce sont des textes de lois: ils ont valeur contraignante, les citoyens doivent s'y plier.


Si l'on reprend le texte suscité, qu'est ce qui protège encore le Canada de l'obligation d'accepter ces mutilations sexuelles comme une «manifestation culturelle» que la loi de 1988 impose, en tant que telle, de «reconnaître», d'«estimer» (!) , dont il convient de «promouvoir l'expression»?


La situation est donc plus grave qu'il n'y paraît. La réforme annoncée du Guide de citoyenneté n'a peut-être qu'une valeur symbolique, mais elle révèle surtout la fragilité juridique des valeurs canadiennes depuis la constitutionnalisation du multiculturalisme. Guillaume Rousseau, professeur de droit public à l'Université de Sherbrooke, confirme qu'il y a là un réel sujet d'inquiétude. Le multiculturalisme a une prééminence juridique telle que tous les autres droits et libertés doivent être interprétés à son aune. Tous sont susceptibles d'être étendus pour certains individus et restreints pour d'autres. Ainsi, par exemple, au Canada, on peut avoir, pour des motifs religieux, plus de jours de congé que ses collègues.


Certes, la formulation timide de l'article 1 de la Charte canadienne des droits et libertés permet encore de conserver quelque espoir de contenir l'expansion débridée des revendications multiculturalistes «dans des limites qui soient raisonnables et dont la justification puisse se démontrer dans le cadre d'une société libre et démocratique». Mais si une revendication communautariste est acceptée par la Cour suprême au motif que la refuser serait discriminatoire, et la protection de la liberté religieuse favorisera cette reconnaissance, il appartiendra au procureur général, fédéral ou provincial, de prouver que refuser cette revendication est «raisonnable» et «justifiable dans le cadre d'une société libre et démocratique».


Sauf que la liberté et la démocratie ne sont malheureusement plus des concepts opérants pour freiner les ambitions des communautarismes religieux: l'islam politique a démontré à quel point il lui est facile d'utiliser ces valeurs typiquement occidentales pour imposer petit à petit une culture qui les nie. Le Canada a ainsi accepté sans broncher de considérer le niqab comme un symbole religieux et non comme le marqueur communautariste radical qu'il est pourtant.


Est-il raisonnable de laisser aller un collégien avec un poignard à l'école, au motif que ce poignard est symbolique dans la religion de ce collégien ?


Quant à savoir si une revendication communautariste est «raisonnable» ... Etant donné la vision du monde qui sous-tend la politique du gouvernement Trudeau en général, et la réforme de ce guide citoyen en particulier, y a-t-il encore un consensus aujourd'hui au Canada sur ce qui est «raisonnable»? Est-il raisonnable de laisser aller un collégien avec un poignard à l'école, au motif que ce poignard est symbolique dans la religion de ce collégien? Les juges canadiens l'ont autorisé. Est-il raisonnable de laisser témoigner devant une cour de justice une femme qui refuse d'enlever son niqab et sur l'identité de laquelle on n'a donc aucune certitude? Les juges canadiens l'ont également autorisé. Est-il raisonnable, pour une ministre d'une nation occidentale professant aussi l'égalité des sexes et pas uniquement celles des races, religions, couleur, âge etc., de se voiler pour s'adresser à la communauté musulmane ou pour se rendre dans une mosquée, et d'accepter à cette occasion un traitement différent de celui réservé aux hommes? Cela a été fait, notamment par la première ministre de l'Alberta et par celle de l'Ontario, ainsi que par les femmes du cortège de Justin Trudeau qui l'accompagnaient en visite dans une mosquée l'an dernier.


D'autant que concernant les mutilations sexuelles féminines, certaines voix commencent à évoquer ici et là l'enjeu éthique de la médicalisation de l'excision, voire de suggérer des opérations d'altération génitale féminine symboliques - une petite entaille qui guérirait sans laisser de traces ni avoir de conséquence physiologique - et qui s'apparenterait donc à la circoncision masculine.


Cette pratique médicale permettrait, selon ses promoteurs, de mettre fin à des politiques générales d'interdiction des pratiques de mutilations sexuelles, qui ont cours dans les sociétés et que certains jugent «culturellement suprématistes» (lire: une manifestation condescendante de ce que la culture majoritaire se voit comme supérieure aux cultures immigrées). Or, contrairement à la circoncision masculine, cette opération, si inoffensive médicalement puisse-t-elle devenir un jour, permettrait, par la perpétuation de ces pratiques, la légitimation, dans notre univers occidental, d'une philosophie qui repose sur des préjugés profondément négatifs, insultants et irrespectueux vis-à-vis des femmes.

Cette philosophie, c'est ce qu'a encore récemment illustré le discours tenu en juin dernier par l'imam Shaker Elsayed du centre islamique de Falls Church ; c'est également ce qui ressort du témoignage de Mariétou quand elle explique que «dans ma famille, quand tu n'es pas excisée, tu deviens la risée de tout le monde. Les femmes ainsi que les jeunes filles se moquent de toi et il y a même un nom spécial qui t'est attribué: «bilakoro». C'est un terme bambara que l'on utilise pour désigner une personne souillée, un garçon manqué ou une personne sans pudeur. C'est un qualificatif très péjoratif ; il n'y a rien de pire que de traiter une jeune fille de «bilakoro».»


Son projet multiculturaliste privilégie systématiquement et sans états d'âme les religions au détriment des droits des femmes.


Ces arguments seront-ils jugés suffisants dans le Canada multiculturaliste de Justin Trudeau pour fermer la porte à une revendication communautariste quant à l'autorisation de pratiquer des excisions «éthiques»? Rien n'est moins sûr. Si la question est un jour soulevée, il s'agira alors de résoudre un conflit entre revendications religieuses et revendications féministes. Cette situation ne sera pas nouvelle, le Canada y a déjà été confronté à travers toutes les revendications liées au port du voile islamique et sa jurisprudence en la matière est constante: son projet multiculturaliste privilégie systématiquement et sans états d'âme les religions au détriment des droits des femmes.


Apparaît alors clairement la signification profonde de cet épisode politique consternant. En intronisant le multiculturalisme comme super-religion d'Etat, le Canada a pris la décision grave de soumettre tout son corpus de valeurs culturelles, civilisationnelles, historiques et politiques, à d'autres valeurs, appréciées non pas pour ce qu'elles sont mais pour d'où elles viennent, et ce, sans les connaître. En réduisant le champ de sa morale à la morale de conviction, à la générosité, à la gentillesse, à la tolérance, sans se soucier de la morale de responsabilité, des conséquences en somme qui en constitue le «cœur intelligent» (pour reprendre l'expression d'Alain Finkielkraut), le modèle multiculturaliste révèle sa nature totalement utopique. Cela explique sans doute son hermétisme total aux réalités susceptibles de le désavouer. Ainsi, l'expérience catastrophique du multiculturalisme britannique et les tensions sécessionnistes, certes encore assez locales mais de plus en plus nombreuses et virulentes, auxquelles la France est confrontée depuis qu'elle a renoncé en catimini à son modèle d'intégration, restent absolument sans impact sur la foi inébranlable des partisans du multiculturalisme dans les prétendues vertus pacifiantes de leur modèle.


Le Canada, et toute l'élite internationale qui soutient et encourage son projet multiculturaliste, manifestent là une naïveté aussi arrogante que confondante. Le monde a pourtant suffisamment souffert de ces expériences de savants cosinus désireux de faire le bonheur des hommes contre leur gré pour qu'on ait pu espérer s'en épargner de nouvelles. D'autant que cette fois, parce que ces inégalités infra-culturelles de considération et de traitement les concernent au premier chef, ce sont les femmes qui sont au centre des enjeux civilisationnels posés par le multiculturalisme. Ce sont elles qui s'apprêtent encore à payer le tribut le plus lourd à un choix de société qui n'a fait ses preuves nulle part.


http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2017/08/01/31002-20170801ARTFIG00115-trudeau-le-canada-et-l-excision-derriere-la-polemique-le-paradoxe-du-multiculturalisme.

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