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Les noirs sont-ils au Maghreb des citoyens comme tout le monde

Bilal le compagnon le plus fidèle du Prophète Mohamded psl, le premier muezzin de la mecque, est une figure qui aurait dûe faire comprendre au arabes que le noir n'est pas un ennemi  mais un semblable avec sa dignité.

Pour compléter votre culture, il est un auteur que ichrono essaie de promouvoir ses ouvrages, ses idées sur l'histoire des relations entre le monde arabe et les noirs (Tidiane N'Diaye - Le Génocide Voilé ou La Traite Négrière Arabo-Musulmane.). L'encre avec lequel on a écrit le coran est de couleur noire, la kaaba est de couleur noire,   pourquoi  alors se comporter comme tel .... 

Bien qu'établies au Maghreb depuis parfois des millénaires, les populations noires souffrent d'un manque de visibilité, voire d'un racisme persistant.
Chapeau de paille à larges bords, costume sombre un peu fatigué, Abdul remonte le chemin qui serpente de la médina de Chef chaouen vers les villages perchés sur les hauteurs du Rif marocain. Employé dans un hôtel de la ville, il regagne son douar au soleil couchant. Il est berbère, dit-il, comme ses voisins blancs de la montagne, mais son ancêtre est arrivé il y a trois siècles du bilad es-sudan, le "pays des Noirs", au-delà du Sahara. L'aïeul faisait-il partie de l'Abid al-Boukhari, l'armée composée d'esclaves noirs qu'avait constituée au XVIIe siècle le sultan Moulay Ismaïl ?
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À 5 000 km de là, le 4 avril, dans la ville d'Assouan, en Haute-Égypte, les hommes du clan des Daboudiya, des Nubiens établis dans la région depuis toujours ou presque, attaquaient les Banu Hilal, une tribu arabe dont des membres auraient tagué les murs du quartier noir pour rappeler qu'ils étaient "les maîtres des lieux". Quatre jours de combats ont laissé 26 morts dans les rues de la ville.
Ces deux scènes antithétiques sont symboliques des relations qu'entretiennent les populations noires établies en Afrique du Nord avec les "Blancs", entre symbiose et animosité. Certaines y vivent depuis les temps protohistoriques, mais nombre de leurs membres s'y sentent toujours traités en citoyens de seconde zone, voire en étrangers sur leur terre natale.
En 2004, Jeune Afrique s'était posé la question : "Les Maghrébins sont-ils racistes ?" L'évocation du tabou avait provoqué une tempête de réactions dissonantes. Natifs ou migrants, les Noirs s'indignaient d'être les cibles d'un mépris sans nom, essuyant quotidiennement brimades, crachats et noms d'oiseaux : kahlouch ("nègre"), qird ("singe"), abid ("esclave")... À l'opposé, les Maghrébins blancs s'indignaient de concert que l'on puisse même se poser la question : "Kahlouch, par exemple, est un terme amical que les Noirs acceptent en riant", nous avait écrit un Marocain. Et un lecteur tunisien de conclure que ce que nous considérions comme du racisme était "un comportement spontané, inconscient, ordinaire, sans importance".
Dix ans et un Printemps arabe plus tard, force est de constater que ce regrettable "ordinaire" se perpétue. Pis, ces dernières années, l'attention portée par les médias locaux aux périls que représenteraient les migrants subsahariens donne à ce racisme "spontané" une dimension xénophobe dont les Noirs du Maghreb ne sauraient pourtant être l'objet. Titrant en couverture "Le péril noir" son dossier sur l'immigration en novembre 2012, le magazine Maroc Hebdo semblait ainsi mettre dans le même sac natifs et exilés.
Les préjugés et tabous sont enracinés dans la mémoire collective
Militante tunisienne contre le racisme, Maha Abdelhamid relate que, bien des fois, les taxis de la capitale ne l'acceptent que lorsqu'ils l'ont entendue parler le tunisien natal. Dans le Sud, où des Noirs vivent en nombre depuis des siècles, "le regard est différent et il y a une grande sociabilité, poursuit-elle. Noirs et Blancs se rendent visite, s'invitent aux fêtes, se confient leurs secrets. Mais il y a des barrières invisibles comme celle, quasi infranchissable, du mariage : nous pouvons tout partager sauf le sang".
Du Golfe à l'Atlantique, les préjugés et les tabous sur la peau sombre sont enracinés dans une mémoire collective qui remonte à l'esclavage, figeant l'image de l'homme noir en éternel serviteur. Du Caire à Casablanca, ceux qui reconnaissent le racisme latent de leurs sociétés expliquent : "C'est l'Histoire qui refait surface." Aux XVIIIe et XIXe siècles, près de 2 millions de Subsahariens ont été emmenés en Afrique du Nord pour servir comme soldats, domestiques ou ouvriers agricoles. Les générations issues des anciens maîtres auraient, inconsciem­ment, perpétué le regard de leurs aïeux sur les descendants des affranchis.
Plus alarmant, les Maghrébins noirs eux-mêmes semblent se soumettre au joug d'une certaine perception de l'Histoire. En mai 2013, des manifestations contre le racisme organisées en Tunisie n'ont rassemblé qu'un petit nombre d'entre eux. Maha Abdelhamid, qui a participé à l'organisation de l'événement, explique : "Les Noirs ont toujours cultivé la discrétion, ils ont peur qu'en s'exprimant cela n'entraîne des réactions hostiles. Et, eux-mêmes, s'ils en parlent entre eux, en viennent à nier l'existence d'un racisme à leur égard. Il y a un double déni."
Le Sahara perçu comme un espace vide et stérile
L'explication par l'Histoire reste partielle : les esclaves blancs étaient également très prisés, jadis, des maîtres du Maghreb, sans que leurs rejetons se voient aujourd'hui qualifiés de mamelouks (soldats esclaves ou affranchis). C'est donc en premier lieu le caractère nigritique de ces populations autochtones qui les voue au racisme "naturel" de leurs compatriotes, au mépris de leur contribution à la grande Histoire de la Méditerranée, qui a vu des pharaons nubiens régner sur l'Égypte, des empereurs à la peau sombre gouverner Rome, l'Abyssin Bilal, l'un des compagnons du Prophète, choisi pour lancer les premiers appels à la prière de l'islam, et nombre de descendants d'esclaves conquérir des positions élevées dans les cours musulmanes, comme Ahmen Ben Moussa, devenu entre 1894 et 1900 grand vizir et régent du Maroc.
Au-delà de la barrière psychique héritée de l'Histoire, les Maghrébins noirs sont victimes d'une représentation fantasmée - et amnésique - de la géographie. Perçu comme un espace vide et stérile, le Sahara constituerait un sas entre une Afrique blanche, arabo-musulmane et civilisée, et une Afrique noire, jungle de bêtes féroces et de sorciers vouée à l'anarchie. C'est oublier les nombreuses voies qui sillonnent le désert depuis des temps immémoriaux.
L'implantation séculaire de l'islam au-delà des fleuves Sénégal et Niger rappelle l'importance des déplacements transsahariens. Avant de soumettre le Maroc septentrional et l'Andalousie, les Almoravides se sont emparés de l'empire du Ghana en 1054, et la confrérie gnaoua serait issue des esclaves emmenés à la conquête du Nord. En 1591, c'est au tour du sultan Al-Mansour de prendre Tombouctou, alors centre universitaire rayonnant de l'islam malékite avec lequel les oulémas d'Afrique du Nord entretenaient des rapports étroits.

Héros de la civilisation préislamique, le poète guerrier Antar était le fils
d'un roi arabe et d'une esclave abyssinienne. © DR
Des facteurs plus récents expliquent la construction de cette frontière mentale. Notamment, selon l'anthropologue Stéphanie Pouessel, qui a dirigé une étude sur les Noirs au Maghreb (Karthala, 2012), "le dispositif scientifico-colonial à l'origine de la construction de ces deux aires", le monde arabe et l'Afrique subsaharienne. Après les indépendances, l'idéologie panarabe a accentué la scission, et le tropisme européen des nouveaux États a achevé de leur faire tourner le dos à leur espace géographique naturel.
Vient alors la grande question : comment distinguer le Noir du Blanc ? Toutes les nuances de peau existent de Tombouctou à Tunis. Et tel, qu'un Noir percevrait comme blanc, peut être perçu comme noir par un Blanc... Paradoxe ultime, un Noir d'Algérie se qualifie plus facilement d'arabe qu'un Blanc du même pays s'avouerait africain. Mais loin de s'exclure, arabité et négritude peuvent se conjuguer. La preuve ? Djibouti, les Comores et la Somalie sont membres de la Ligue arabe. Et la geste du poète guerrier Antar (525-615 apr. J.-C.), un des héros suprêmes de la civilisation arabe, est une magnification du métissage qui devrait être contée à tous les enfants du Maghreb. Fils d'un roi arabe et d'une esclave noire, Antar avait d'abord été rejeté, avant que sa bravoure ne fît de lui un roi adulé.
Aujourd'hui, l'absence de Noirs dans les hautes sphères politiques et économiques des pays du Maghreb - la Libye faisant exception - est pour les militants antiracistes la preuve d'une discrimination sinon dans la loi, du moins dans les faits. Certes, les Maghrébins noirs sont victimes d'un racisme rampant, mais celui-ci n'est pas comparable à la xénophobie politique et idéologique courante en Occident. Le phénomène des migrations a permis que soit ouvert le débat sur la situation des Noirs en général, mais les pouvoirs publics ne semblent pas décidés à prendre des mesures concrètes.
"À moyen terme, un vrai débat aura lieu"
L'expérience du juriste tunisien Yadh Ben Achour, qui a conduit la mise en place des structures gouvernementales postrévolutionnaires, est éclairante : "Lors des travaux sur la Constitution, une association de défense des Noirs est venue demander à l'Assemblée qu'y soit introduite une disposition sur la lutte contre les discriminations raciales. Les députés n'ont pas voulu en entendre parler : "Vous cherchez à créer un problème qui n'existe pas !" Avec les derniers progrès sur la Constitution plutôt libérale qui a été élaborée, les premières portes ont été ouvertes, mais il restera après son adoption de nombreux chantiers, dont celui de la lutte contre le racisme. Avec l'émergence d'une conscience civile sur ce problème et la libération de l'expression, je suis optimiste : à moyen terme, un vrai débat aura lieu et des mesures seront prises pour combattre cette discrimination insidieuse."
Issus de la société civile, de la classe politique ou du monde des médias, ils auront marqué, par leur action ou par leur influence, la transition démocratique amorcée au lendemain de l'élection de la Constituante, il y a tout juste deux ans. Parmi eux, Yadh Ben Achour.
Éminent juriste, Yadh Ben Achour, 68 ans, ex-opposant à Ben Ali, a contribué à conduire la Tunisie à ses premières élections libres en présidant la Haute Instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique. Depuis la fin de sa mission, en homme libre et en expert constitutionnaliste, il tempère, critique et remet les pendules à l'heure. Régulièrement consulté, cet érudit n'hésite pas à donner de la voix pour que le projet de Constitution soit porteur de démocratie et exempt d'empreintes idéologiques.
Jeuneafrique.com

Credit Suisse: Tidjane Thiam, le financier qui séduit les actionnaires et booste les africains, ce prophète dont la France n'a pas voulu.

 

Il parle, encore et encore. D'une voix presque fluette, qui tranche avec son 1,94 m et ce regard fermement planté dans le vôtre. Habité et tellement pressé qu'il lui arrive de manger ses mots. Il faut dire que Tidjane Thiam a toujours tout fait très vite. À 51 ans, ce Franco-Ivoirien a déjà connu de multiples vies. En Côte d'Ivoire, en France, au Royaume-Uni et un peu partout dans le monde. Né à Abidjan, fils d'un ministre de Félix Houphouët-Boigny, il rejoindra Paris pour ses études. Et quelles études ! Polytechnique, major de l'École des mines, Insead ! Impossible de faire mieux. Après un long passage chez le tout-puissant cabinet de conseil américain McKinsey, il revient en 1994 en Côte d'Ivoire pour développer les infrastructures du pays, puis devient ministre du Plan. Jusqu'au coup d'État de 1999. Retour à Paris, retour chez McKinsey, retour des frustrations. Car, quand ses camarades de promotion se voient harcelés par les chasseurs de têtes, le téléphone de Tidjane Thiam, lui, reste désespérément muet. Alors, pour trouver un poste à sa mesure, le voilà qui franchit la Manche et rejoint l'assureur britannique Aviva. Avant de s'en aller chez le géant Prudential, dont il va prendre la tête en 2009 et ainsi devenir le premier patron noir d'une entreprise du Footsie, le CAC 40 anglais. Il est maintenant à la tête d'un empire de l'assurance, une fierté britannique avec 13 millions de clients en Asie, 4 millions aux États-Unis ou 7 millions au Royaume-Uni. Il est aussi devenu un des phares de la City, côtoie au jour le jour le Premier ministre, David Cameron, ou les grands de ce monde, est invité à déjeuner par la reine, croise régulièrement les princes Charles ou William dans des oeuvres de charité. Par sa culture, sa carrière et son métier, il est surtout devenu un incroyable témoin des mutations radicales du monde, de la puissance de l'économie de marché, des retards européens et des discriminations...
Le Point : La crise financière a débuté voilà cinq ans. A-t-on la certitude qu'il ne se prépare pas, quelque part dans le monde, une nouvelle explosion analogue ?
Tidjane Thiam : Les crises font partie du mode de fonctionnement du système : il en va à cet égard des marchés financiers comme de la nature humaine. En début 2013, à Davos, j'étais à la tribune devant une assemblée de grands patrons et j'ai posé la question suivante à la salle : "Que ceux qui pensent qu'on n'aura plus jamais de crise financière lèvent le bras." Tout le monde a rigolé, le représentant d'une organisation internationale a levé le bras. Il était seul !
Mais c'est un terrible constat d'échec !
Non, car après se pose la question de leur fréquence et de leur amplitude... Juste après 2008, les régulateurs disaient : "Plus jamais de crise." On est maintenant passé de cette réaction immédiate et un peu naïve à une réflexion plus intéressante : "Sachant qu'il y aura des crises, comment fait-on pour qu'elles aient le minimum de conséquences, qu'elles ne soient pas systémiques ?" C'est ça, le sujet. C'est ce que j'ai dit aux régulateurs après le tsunami antisystème financier que nous avons subi après la crise.
Quand même, vous ne pouvez pas dire que la régulation ne sert à rien...
Je ne dis pas que la régulation n'est pas justifiée, mais il faut surtout que la croissance reparte, car elle seule permet de résorber les déficits à long terme. Et, si votre secteur financier ne fonctionne pas, vous n'aurez pas de croissance.
On danse donc toujours sur un volcan !
Non ! Le marché a juste du mal à faire des transitions. Passer d'une période de prospérité à la crise, c'était très douloureux. Maintenant, il a du mal à passer de la crise à une période normale : il fonctionne de façon aberrante, en traitant les bonnes nouvelles comme de mauvaises nouvelles, et les mauvaises comme des bonnes ! Car, quand il y a de bonnes nouvelles, le marché baisse de peur que les mesures exceptionnelles mises en place par les banques centrales (taux d'intérêt quasi nuls, programmes d'achat de dettes..., NDLR) soient retirées. Et inversement. En fait, l'économie de marché est un organisme extraordinairement darwinien, évolutif, qui s'adapte à tout. Vous lui mettez des mesures d'exception, tous les acteurs s'y adaptent... Ensuite, c'est dur de réorienter les choses. Mais, moi, je crois que les bonnes nouvelles sont simplement... de bonnes nouvelles.
Ne rien changer serait dangereux ?
Avec le niveau des taux d'intérêt aujourd'hui, presque nuls, on décourage l'épargne alors qu'il faut la récompenser : sans épargne, il n'y a pas d'investissement à long terme ; sans investissement, pas de croissance ; sans croissance, pas d'emploi ; sans emploi, pas de démocratie et pas de stabilité sociale. Tout cela est absolument lié !
On est donc allé trop loin...
J'étais pour ces mesures exceptionnelles au début. Il faut se rappeler la violence de la crise de 2008... Ici, chez Prudential, du 16 septembre au 31 décembre 2008, on se réunissait tous les jours à 7 heures après s'être couchés à 3 ou 4 heures du matin. J'en rigolais parfois en disant qu'une "journée normale est une journée avec une seule faillite". Cette entreprise a 165 ans et six des dix plus grosses chutes en une séance à la Bourse de son histoire ont été enregistrées pendant cette période-là. Alors que Prudential a connu la guerre de 1870, la Grande Dépression, les deux guerres mondiales, le krach de 1987... Donc, j'étais bien placé pour savoir qu'il fallait des mesures exceptionnelles. Mais je suis aussi bien placé pour savoir qu'il faut, un jour, avoir le courage d'y mettre un terme.
Pour mesurer la croissance mondiale, c'est toujours du côté des États-Unis qu'il faut regarder ?
Encore et toujours. Les États-Unis ont fait deux choses essentielles : ils ont consacré beaucoup d'efforts à redresser leur marché immobilier et ont nettoyé le bilan de leurs banques pour qu'elles puissent de nouveau prêter. Deux conditions absolument nécessaires pour une croissance saine et durable.
Mais les États-Unis laissent filer leur dette, leur déficit public et leur déficit commercial... Et ce n'est pas un problème ?
Non. Car l'économie repose sur la confiance, on le sait tous. Et les gens ont toujours confiance...
Même les Chinois ? Vont-ils continuer à acheter de la dette d'État américaine ?
Mais, sinon, où pourraient-ils mettre leurs excédents ? Ils ont 3 300 milliards de dollars de réserves de change. Wen Jiabao (le Premier ministre chinois entre 2003 et 2013) le sait, il me l'a dit. Pas un seul marché obligataire au monde ne peut absorber de tels volumes, sinon le marché américain ! De l'avantage d'être le plus gros... Les États-Unis ont un autre atout énorme : sur les quinze dernières années, ils ont réinventé Apple, créé Google, Facebook, Twitter... La vraie force de l'économie américaine, c'est son incroyable capacité à innover. Ils vous sortiront toujours un autre Google que personne n'a vu venir. Ils ont aussi cette capacité à attirer les cerveaux. Ce serait d'ailleurs bien que d'autres pays le fassent ! Mais souvent, à commencer par l'Europe, ils ne veulent pas des cerveaux étrangers... Il ne faut donc pas se plaindre que d'autres en tirent profit. Un jour, avec des patrons, on a demandé à Dmitri Medvedev (l'ex-président russe) ce qu'il pensait du fait que Sergueï Brin, le cofondateur de Google, était né en URSS. Eh bien, il était d'accord pour dire que, si Brin était resté en Russie, il n'aurait sans doute pas créé Google.
On vous sent admirateur des États-Unis...
C'est le consommateur américain qui a alimenté la croissance mondiale les dix années qui ont précédé la crise de 2008. Quand les États-Unis portent la croissance mondiale, la Chine en profite, tout le monde est entraîné... Regardez l'élévation de la richesse mondiale totale ! Ce cercle vertueux de la croissance est très positif, à commencer pour les pays émergents.
Justement, la Chine : beaucoup pensent que les années de croissance folle sont finies...
Un jour, c'est évident que la croissance du pays se réduira. Mais on a encore une bonne dizaine d'années à 6 % ou 7 %. J'ai la plus grande confiance dans ce qui se passe là-bas. La croissance de l'Asie, au fond, c'est l'histoire de la mise au travail de cerveaux et de capacités intellectuelles qui n'étaient pas pleinement utilisés jusqu'ici. Tout cela, avec les mouvements massifs de populations des campagnes vers les villes, dans un environnement urbain, où on est forcément bien plus productif. Les migrations internes ne sont pas terminées, il reste donc une incroyable réserve de main-d'oeuvre, mais aussi de gains de productivité et donc de croissance économique.
Mais la dette des provinces chinoises est mal connue, la qualité des créances bancaires fait peur...
Je ne donnerai qu'un chiffre sur la Chine : le taux d'épargne en Chine, c'est 50 % du PIB (contre 15 % en France et 5 % au Royaume-Uni). C'est la meilleure réponse à un éventuel problème ! Ils vivent sur une autre planète économique que nous, ils ont tellement d'épargne qu'ils ne sont pas dépendants de l'extérieur ! Là-bas, les capitaux étrangers ne financent que 2 % des marchés d'actions. Ils n'ont aucune dépendance, ce qui brise toute logique de crise : les capitaux étrangers ne vont pas partir, la monnaie ne va pas s'effondrer, ils sont comme dans un caisson étanche sur ce plan-là !
Les salaires ne cessent d'augmenter en Chine, au point que certains craignent pour sa compétitivité...
C'est très bien. C'est l'histoire de l'économie mondiale. Des emplois sont du coup créés au Cambodge, au Vietnam, en Birmanie... Le but, au final, c'est qu'il y ait du ruissellement, que chacun en profite. Si le niveau de vie s'élève en Chine, c'est la preuve que cela marche ! Ensuite, il y a une chaîne, les emplois repartent dans d'autres pays, sur d'autres continents...
Notamment en Afrique... Les discours optimistes sur le continent africain sont-ils en train de l'emporter sur les pessimistes ?
Permettez-moi d'abord de rappeler que l'Afrique, c'est plus de 30 millions de kilomètres carrés. Soit davantage que les États-Unis, l'Inde, le Brésil et la Chine réunis. Il est donc difficile, voire impossible, de dire des choses sensées sur un tel territoire pris dans son ensemble. Honnêtement, j'ai été assez pessimiste pendant très longtemps. J'ai toujours eu confiance dans le développement de l'Afrique sur le très long terme, mais je ne savais pas si je verrais le décollage africain de mon vivant. J'ai changé d'opinion aux alentours de 2005. Il faut dire que le PIB de l'Afrique a triplé en dix ans ! Les ressources ont toujours été là, mais on a donné aux gens le minimum : de l'éducation, de l'éducation, de l'éducation... En 1960, la Côte d'Ivoire comptait 150 diplômés de l'université. Vous gérez comment un pays avec 150 personnes ? Aujourd'hui, il y a 100 000 nouveaux étudiants chaque année. Le changement d'échelle est colossal. Tout le mécanisme vu dans d'autres parties du monde, de création d'emplois et de richesses, devrait s'enclencher. C'est sûr, cela ne se fera pas sans heurts, il y a les troubles au Mali, en Centrafrique, mais la tendance est là. La terre d'Afrique n'a pas changé, le ciel n'a pas changé, la pluie n'a pas changé, mais les hommes et les femmes, oui.
On vous sent ému...
Parce que, lors de mes premiers pas en 1995 à Davos, en Suisse, les réunions sur l'Afrique étaient organisées dans un sous-sol. Il y avait bien Bill Gates ou George Soros, mais on discutait dans le noir, vraiment. Et, moins de vingt ans plus tard, l'an dernier, j'ai eu l'honneur de coprésider, à Addis-Abeba, le Davos africain. Oui, le Davos africain ! Avec 350 jeunes Africains dans la salle, tous sortis de Yale, Harvard, Princeton, Stanford... Tous extraordinaires et entreprenants ! Si on m'avait dit que je verrais ça un jour !
Vous expliquez que la richesse des uns permet aux autres de s'enrichir. En France, on a souvent l'impression que les riches sont devenus bien plus riches, que les pauvres ont vu leur part stagner...
Le postulat de départ est mauvais : il ne faut pas parler de la manière de partager le gâteau, mais plutôt des moyens de le faire grossir. Le problème de la répartition ne se pose qu'après le problème de la production. Les discours généreux qui se traduisent par la précarisation et la destruction du capital humain, je ne les approuve pas. La première forme d'injustice et de violence vis-à-vis des pauvres, c'est le chômage. Donc des pays à chômage fort ne peuvent pas donner des leçons de répartition. Ce discours fondé sur une supposée générosité se traduit par 25 % de chômage des jeunes !

Regardez le dernier rapport Pisa de l'OCDE. En France, l'équité sociale a baissé, elle est bien au-dessous du Royaume-Uni, cet enfer capitaliste ! Sur l'accès au logement, le chômage, les rémunérations, le Royaume-Uni est devant la France. Promenez-vous dans Londres, on ne croise pas un SDF. Oui, il y a aussi des très riches, mais le 1 % de la population la plus riche paie 30 % de l'impôt sur le revenu, ce qui, franchement, fait du bien aux finances publiques britanniques. Et ce n'est pas ici que des diplômés de l'enseignement supérieur noirs ou maghrébins sont obligés de devenir gardiens de parking...
Contrairement à d'autres pays...
Quand je vais dans des réunions européennes, je suis généralement le seul Noir et je représente le Royaume-Uni. Tous ces autres pays supposés ouverts, qui font beaucoup de social, ont 20 % de leur population qui n'est pas blanche. Mais cette population, où est-elle dans ce genre de réunions ?
Vous n'avez jamais caché être parti de France pour le Royaume-Uni car vous étiez confronté à un "plafond de verre". On ne vous proposait pas les postes auxquels vous auriez pu aspirer. À Londres, vous n'avez jamais été déçu ?
Je vais vous raconter une histoire. En 2003, j'arrive à Londres. Peu après, le 10 Downing Street, où je ne connaissais personne, m'appelle. Et là, on me dit : "Tony Blair crée une commission sur l'Afrique, il veut que vous en soyez." Voilà comment je me suis retrouvé à travailler avec Tony Blair, Gordon Brown, des chefs d'État africains. Tony Blair m'a ensuite envoyé devant le Sénat américain pour présenter les conclusions de cette commission. Au nom du Royaume-Uni ! C'est là que j'ai fait la rencontre d'un jeune sénateur nommé... Barack Obama. Qui m'a invité, plus tard, à faire une présentation aux chefs d'État du G8 en 2012 à Camp David, et plus récemment m'a fait venir à la Maison-Blanche pour parler avec lui de l'Afrique, m'a fait travailler avec son équipe sur les besoins énergétiques africains, m'a invité à l'accompagner en Tanzanie en juillet...
Quand on arrive ici, à Londres, avec une culture non britannique, on est surpris ?
Tout est plus international, ouvert. Dans mon comité exécutif, chez Prudential, entreprise symbolique de la culture britannique, car nous sommes une des marques les plus connues du pays, il n'y a presque pas de Britanniques : moi je suis indéfinissable, mon directeur de la communication est irlandais, mon DRH est suisse, mon directeur financier grécochypriote, mon directeur pour l'Asie est américain... Le foot anglais, où les équipes comprennent de nombreux étrangers de grand talent, est une bonne analogie. Il faut qu'on reconnaisse en Europe que ce message peut s'appliquer au-delà des terrains de foot ! Les Noirs et les Maghrébins ne sont pas bons qu'à jouer au foot, que j'aime beaucoup par ailleurs. Ils ont aussi beaucoup à apporter dans les écoles, dans les hôpitaux, dans les entreprises, dans les conseils d'administration...
En clair, au Royaume-Uni, on donne sa chance à tout le monde...
Dans mon entreprise précédente (le britannique Aviva, NDLR), on était huit au comité exécutif. Et, sur ces huit, plusieurs n'étaient pas allés à l'université. Quand on vient du moule français, ne pas pouvoir parler de dérivées secondes ou se lancer dans de grandes formules mathématiques, ça surprend forcément ! Ici, il n'y a pas d'obsession du diplôme, on juge les gens aux résultats ! Parmi les patrons du Footsie, il y a plein de self-made-men.
Vous, le X-Mines, vous ne pouvez pas dire que les diplômes, ça ne compte pas !
Mais, ici, "polytechnics", c'est le nom qu'on donne aux IUT. Donc, parfois, des gens me disent : "Elle est pas mal, ta carrière, pour quelqu'un sorti d'un IUT." Je n'essaie même plus de leur expliquer ce qu'est Polytechnique en France. Et c'est très bien ainsi ! Attention, je ne critique pas le système français de formation des élites, je lui suis infiniment reconnaissant. Et bien sûr il y a aussi chez Prudential des gens qui ont fait Oxford ou Cambridge. Mais Oxbridge, c'est 6 000 personnes par an, qui étudient trois ans avant d'arriver sur le marché de l'emploi à 21 ou 22 ans, avec un infini respect pour le travail. Quand, en France, les plus grandes écoles - X, Éna, HEC -, c'est un millier de personnes. On s'échine à sélectionner un millier de personnes ! Dans une économie du G7 ! Ce que les gens ne comprennent pas, dans toutes les approches élitistes du monde, c'est qu'il n'y a pas plus grande intelligence que l'intelligence collective. Un polytechnicien, tout polytechnicien qu'il est, sera toujours battu face à dix personnes. Dans une foule, il y a aura toujours quelqu'un connaissant la bonne réponse à chaque question, comme les travaux de l'écrivain James Surowiecki l'ont démontré. Voilà pourquoi, à "Qui veut gagner des millions ?" il faut toujours prendre l'avis de la salle...
Mais, en fait, vous êtes devenu plus britannique que les Britanniques !
Je ne dis pas que c'est le paradis sur terre : ici, le système public d'éducation ne marche pas encore assez bien, il y a eu un sous-investissement dans les infrastructures durant des décennies, le système de santé reste à améliorer... Cela dit, les Britanniques sont très en avance sur le chômage, le cancer de nos sociétés. Regardez ce que le pays a fait. Il est aujourd'hui au bout du tunnel : sa croissance approche 3 %, le chômage est à 7 %... L'austérité, c'est toujours douloureux, mais ça paie.
Le déficit public britannique (6,1 % du PIB en 2013) est quand même presque deux fois plus élevé que le français...
Mais ils partaient de bien plus loin, à cause de la taille disproportionnée du secteur bancaire britannique avant la crise par rapport à la taille de l'économie locale et du sauvetage qu'il a fallu organiser ! Ils ont déjà réduit le déficit public de 6 points de PIB en quatre ans ! Et celui-ci diminue à toute allure ! De toute façon, réduire les déficits, c'est créateur d'emploi. Ici, pour chaque emploi public supprimé, il y a eu trois emplois privés créés ! Et la baisse prochaine du taux de l'impôt sur les sociétés à 20 % porte tout cela : ça va soutenir la croissance, réduire la fraude et, au final, accroître les recettes fiscales et réduire encore plus le déficit...
Et l'Europe continentale ? Et la France ? C'est un vieux pays dans un vieux continent malade ?
L'Europe a apporté un grand nombre des idées et des techniques qui ont permis au monde de se développer tel qu'il est aujourd'hui. Quant à la France... c'est à la fois une grande nation, mon pays, celui de mon père. Si la France n'était pas allée trouver mon père à Dagana, petit village pauvre au bord du fleuve Sénégal, pour le mettre à l'école, eh bien... Mais on sent que, face à un monde qui a beaucoup changé, l'Europe hésite à choisir entre la nécessité de s'ouvrir davantage et la tentation de se replier sur elle-même. Je crois fondamentalement que la fermeture aboutit toujours à l'échec : on devient moins compétitif, plus faible, on s'effondre... Au contraire, il faut amplifier son ouverture, continuer à se développer ailleurs dans le monde, créer des richesses supplémentaires. Car il n'y a pas de solutions aux maux européens sans croissance.
Et pas de croissance sans réformes ?
Évidemment, il n'y a pas de miracles. Tout le monde connaît les réformes Schröder en Allemagne, les pays du sud de l'Europe font des ajustements très importants, mais d'autres restent immobiles... (sourire). Il faut faire des réformes structurelles profondes. Augmenter le coût du travail détruit des emplois, notamment pour les postes non qualifiés. Si le travail est trop cher, il est toujours plus rentable de substituer du capital au travail, de remplacer les emplois par des machines... avec les dégâts sociaux qui s'ensuivent. C'est pour cela que, dans les pays avec des taux de chômage importants, il y a des digicodes partout !
En France, on peine toujours à voir l'intérêt de l'économie de marché...
On n'aime pas la main invisible, on pense que c'est mieux qu'il y ait des technocrates qui décident à trois ce qu'il faut faire... Le marché a ses imperfections, mais c'est le pire des systèmes à l'exception de tous les autres. Il a produit plus de résultats que les prétendus modèles alternatifs. D'une culture à une autre, d'un continent à un autre, d'une période à une autre, il s'adapte partout ! La beauté du marché, c'est que c'est simple, tout le monde le comprend et tout le monde arrive à l'appliquer. Xi Jinping (le nouveau président chinois) l'a dit : "Le marché est la meilleure méthode d'allocation des ressources." Voilà ce qu'on dit dans la Chine communiste d'aujourd'hui ! Moi, je crois à l'économie de marché, à la concurrence, à la méritocratie, en l'homme comme créature, à la créativité. Je ne suis absolument pas paternaliste, je crois que le rôle des dirigeants, c'est de libérer toutes ces énergies-là et de leur permettre de s'exprimer.
In http://afrique.lepoint.fr/
Tidjane Thiam, l'enfance d'un chef
Le jour de la remise du baccalauréat au lycée classique d'Abidjan, Tidjane Thiam éclate en sanglots. Ce ne sont pas des larmes de joie, mais de rage. Parce qu'il n'a obtenu qu'une mention « bien » au lieu de la mention « très bien » qu'il visait. Un 9/20 en histoire-géo a fait chuter sa moyenne, sans cela excellente. « Le professeur avait jugé la copie trop bonne pour être honnête », explique Daouda Thiam, l'un de ses frères. Leur père, qui venait d'être nommé pour la seconde fois ministre de l'information du président francophile Félix Houphouët-Boigny, n'a pas voulu intervenir pour corriger l'injustice, « de peur que l'on ne parle de pressions politiques ». C'était en juillet 1980.
Trente-quatre ans plus tard, Tidjane Thiam, devenu le CEO reconnu du géant britannique de l'assurance Prudencial, va prendre la direction du Crédit suisse. Lors d'un débat public il y a quelques années, il a raconté qu'il se souvenait « encore très bien du passage avec "nos ancêtres les Gaulois" » : le censeur du lycée d'Abidjan, un Français, n'avait pas vraiment cru qu'il parviendrait à entrer dans une grande école à Paris. « J'étais très content de revenir deux ans plus tard pour lui annoncer que j'avais été admis à Polytechnique. » Haut la main.
Une maman illettrée
Dernier de sept enfants, Tidjane Thiam a toujours voulu être le meilleur. « Quand on a quatre grands frères et deux grandes sœurs, ceux qui sont avant vous essaient tout le temps de vous rouler », explique Daouda Thiam, rencontré à Abidjan cette semaine. « Il faut être malin pour survivre. Et malin, Tidjane l'était certainement, espiègle et casse-pieds aussi. » Mais surtout, ajoute son grand frère, il avait l'esprit de compétition.
Noël 1968: Tidjane Thiam, le petit dernier, est assis sur le canapé avec son père Amadou, sa mère Mariétou et sa sœur Yamousso. Derrière, la grande sœur N'deye Anna et les quatre grands frères Daouda, Papa Ababakar, Augustin et Abdel Aziz.
Aziz, l'avant-dernier des cinq fils, de huit ans l'aîné de Tidjane, avait fait la prestigieuse Ecole centrale à Paris, qui forme l'élite des ingénieurs. « Nous avons découvert que Tidjane, alors âgé de 12 ou 13 ans, avait récupéré les notes d'Aziz et qu'il en avait fait des graphiques afin de placer ses propres notes dessus. Il voulait s'assurer qu'il était plus performant que son grand frère. »
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Cette volonté de réussite scolaire leur venait de leur mère, Mariétou. Issue d'une noble lignée de Yamoussoukro, nièce du président Félix Houphouët-Boigny, elle n'avait pourtant appris à lire qu'une fois adulte, lorsque les plus grands de ses fils étaient entrés au collège. Le grand-père, Papa Sow, avait refusé de l'envoyer à « l'école des Blancs ».
Quant au père de Tidjane, il avait bénéficié d'une éducation à la française. Né en 1923 à Dagana sur les rives du fleuve Sénégal, 2 000 km au nord-ouest d'Abidjan, Amadou Thiam avait été inscrit d'autorité à l'école républicaine, malgré les réticences de son père. Et compte tenu de l'excellence de ses résultats, Amadou avait pu partir en France métropolitaine, d'où il était revenu diplômé de l'Institut international de journalisme de Strasbourg. A 36 ans, il devient directeur de Radio Côte d'Ivoire, dans sa patrie d'adoption, avant d'être nommé ministre de l'information, en février 1963. Tidjane Thiam a 7 mois et la vie s'ouvre à lui.
Une enfance à Rabat
Seulement voilà, en août 1963, après quelques mois au ministère, son père est arrêté avec une trentaine de personnes soupçonnées d'avoir fomenté un complot contre le président. Finalement mis hors de cause, Amadou Thiam est nommé ambassadeur au Maroc en 1966.
Entre 4 et 15 ans, Tidjane Thiam passe donc l'essentiel de son enfance à Rabat. « Nous étions l'une des premières familles noires à vivre là-bas. On générait une certaine curiosité », concédera-t-il plus tard, lors d'une interview à CNN.
Tous les matins, un chauffeur emmenait les enfants à l'école. Mais très souvent le petit Tidjane s'endormait dans la voiture. Donc, le chauffeur revenait à la maison avec sa précieuse cargaison. « Mais le petit dort », chuchotait-il. Et il le portait dans sa chambre. Son grand frère Daouda se souvient encore du jour où ce petit manège s'est arrêté : « L'un d'entre nous l'a regardé et a remarqué que les paupières de Tidjane bougeaient... Il faisait semblant de dormir ! » Alors, pour le motiver, ses parents ont instauré un curieux contrat, raconte Daouda. Quand il était premier de sa classe, les grands l'emmenaient manger une glace à la vanille. A Rabat, puis à Abidjan, Tidjane en mangeait souvent.
Augutin, l'un des autres frères, détaille le système Thiam : « Quand le mercredi on recevait les bulletins, si ce n'était pas bon, on n'allait pas au cinéma le lendemain. Pareil pour les grandes vacances : ceux qui étaient les premiers allaient en Europe et revenaient avec plein de souvenirs. Les autres allaient au village. Ça n'est jamais arrivé à Tidjane. Il ne sait pas ce que c'est qu'être deuxième. »
Après le bac, l'adolescent part d'abord en classe préparatoire au fameux lycée Sainte-Geneviève à Versailles, tenu par les jésuites. Ses parents, qui étaient des musulmans pratiquants, se sont toujours montrés très ouverts à l'égard de la religion. Leurs sept enfants ont tous reçu un prénom musulman. Mais si l'un d'eux a fait le pèlerinage de La Mecque, deux sont devenus catholiques et un autre protestant. Tidjane, lui, est resté fidèle à ses origines et dit volontiers qu'il est musulman.
En 1981, Tidjane tient sa revanche sur son frère Aziz : il est reçu à Polytechnique, qui forme l'élite de l'élite des ingénieurs, une grande école encore plus prestigieuse que Centrale. La France s'ouvre à lui.
Etudiant à Polytechnique, qui forme l'élite des ingénieurs français, Tidjane Thiam porte fièrement la grande tenue. Appelée le «grand U» dans le jargon de l'école, elle est composée d'une tunique noire, fleur de lys, bicorne et épée.
Nous sommes le 14 juillet 1983. A 10 h 38, en grande tenue, Tidjane Thiam entame la descente des Champs-Elysées. Grâce à son 1 mètre 93, lui, premier Ivoirien de l'histoire à avoir été admis à l'X, marche au premier rang du cortège des polytechniciens. Comme le veut la tradition, l'école, sous tutelle du ministère de la défense, ouvre le défilé de la fête nationale française. « Ma mère est là, écrira plus tard Tidjane Thiam, profondément émue de voir le plus jeune de ses sept enfants porter cet uniforme si symbolique de l'idée qu'elle se fait de la France. » A cet instant, tout semble possible. Elu deux ans plus tôt, le président François Mitterrand est toujours en état de grâce et un mois et demi avant le défilé, le Sénégalais Léopold Sédar Senghor a été le premier Africain admis à l'Académie française.
Mais Tidjane Thiam devra déchanter. Après Polytechnique, il entre à l'Ecole des mines, dont il sortira major de sa promotion en 1986. Le professeur Alain Gaunand, alors jeune maître assistant, se souvient très bien de Tidjane Thiam : « Il était brillant intellectuellement et, en plus, il était très agréable dans les relations humaines. » Seulement, malgré un excellent stage en entreprise chez Air Liquide, le géant français du gaz industriel où il avait fait un travail remarqué sur le « calcul d'échange de chaleur multiplaques », Tidjane Thiam n'avait reçu presque aucun entretien d'embauche.

Le directeur des études de l'Ecole des mines, Gilbert Frade, ayant remarqué cette différence de traitement, lui conseille alors de s'orienter vers les Anglo-Saxons. « Je n'avais jamais entendu parler de McKinsey ; je ne connaissais pas leurs activités. Je les ai rencontrés et ils m'ont fait une offre », racontera Tidjane Thiam des années plus tard.
Ancien de chez McKinsey, le Genevois Eric Bernheim a travaillé avec Tidjane Thiam sur différents projets. « Déjà à l'époque, c'était quelqu'un d'absolument brillant. » En 1988, à 26 ans, il obtient son MBA en cours d'emploi à la prestigieuse Insead, à Fontainebleau, véritable usine à grands patrons.
En 1989, Tidjane Thiam s'envole pour New York, où il intègre pour une année le Young Professional Program de la Banque mondiale. C'est aussi là qu'il rencontre Annette, une Afro-Américaine de Pennsylvanie, qu'il épousera bientôt. Par amour, elle se convertit à l'islam. Retour à Paris, chez McKinsey.
Un samedi, en 1994, sa femme et lui étaient sortis au cinéma. Une fois rentrés, sur le répondeur, un message d'un conseiller invite Tidjane Thiam à rappeler au plus vite : le nouveau président ivoirien Henri Konan Bédié veut déjeuner avec lui.
C'est ainsi que Tidjane Thiam devient, à 31 ans, le directeur du Bureau national d'études et de développement technique à Abidjan, chargé des grands travaux. Il y restera six ans. « Je ne sais pas si je serai de nouveau confronté à des circonstances aussi exceptionnelles que celles que j'ai trouvées à mon arrivée en Côte d'Ivoire », dira plus tard Tidjane Thiam. Après la dévaluation de 50 % du franc CFA, le 11 janvier 1994, il faut tout renégocier : les salaires, les tarifs de l'eau, de l'électricité, etc. Son rôle le plaçait au cœur de beaucoup de ces discussions.
Si l'on avait additionné toutes les demandes de financement qu'il avait sur la table, expliquera-t-il plus tard, cela aurait fait l'équivalent de son budget multiplié par 50 ou par 100. « Passer de 50 à 1 est très difficile. C'est comme choisir de se couper le bras gauche ou le bras droit. C'est douloureux. Et à chaque fois, des vies sont en jeu. Vous pouvez lire autant de livres que vous voulez, rien ne vous prépare à une épreuve pareille. »
Intronisé « prince des Baoulés »
Il lui faut donc trouver des solutions. Dans son équipe, Thiam embauche de jeunes Ivoiriens, qui remplacent peu à peu la majorité d'expatriés français. Il lance des privatisations ou des partenariats public-privé sur l'eau, l'électricité, les télécommunications, l'aéroport, les bus, des ponts à péage, etc. En août 1998, lui, le technocrate, le cartésien, qui n'a jamais voulu se compromettre en politique, est nommé ministre de la planification. A contrecœur, jure ses proches. Tidjane, fils d'immigré sénégalais, est aussi intronisé « prince des Baoulés », l'ethnie du grand Houphouët-Boigny.

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Durant cette période, Tidjane Thiam a largement inspiré une vision pour son pays en 2025. Le scénario le plus désirable s'appelait « La marche des éléphants d'Afrique », avec une série de douze grands travaux. Le scénario pessimiste, intitulé « Le Suicide du scorpion », avait comme il fallait s'y attendre fini au fond d'un tiroir : il prédisait un coup d'Etat si le président Bédié continuait sur sa lancée.
Coup d'Etat le 24 décembre
Et c'est exactement ce qui s'est produit. Le 24 décembre 1999, des militaires prennent le pouvoir. Tidjane Thiam, lui, est aux Etats-Unis dans sa belle-famille. Une semaine après avoir intégré le « Dream Cabinet » du club des « 100 Global Leaders », créé sous l'égide du World Economic Forum, le monde s'écroule sous ses pieds.
Avec son passeport français, hérité de son père, il aurait pu ne jamais rentrer. « Mais je ne voulais pas être un fugitif pour le reste de ma vie », expliquera Tidjane Thiam. Et puis il avait peur pour son équipe. Il rentre donc à Abidjan, seul, sans sa femme et ses deux fils, alors âgés de 4 et 6 ans.
Le 6 janvier 2000, juste après le coup d'Etat militaire, Tidjane Thiam, à droite, est contraint de remettre devant un photographe les dossiers du ministère de la Planification de Côte d'Ivoire qu'il dirigeait.
Grâce à l'une de ses assistantes, qui avait veillé devant la porte la nuit du coup d'Etat, le bureau n'avait pas été pillé. Tidjane Thiam – décrit quelques mois plus tôt comme possible premier ministre en dépit de son ascendance sénégalaise – décide d'abandonner la politique. Le 6 janvier 2000, il passe la main à son successeur. Et parvient à quitter le pays, laissant sa nouvelle résidence de Cocody-les-Ambassades derrière lui.
Arrivé en France, Tidjane Thiam se retrouve sans emploi pendant cinq mois. En mai 2000, il rejoint finalement McKinsey en tant qu'associé. C'est alors qu'il est approché par un chasseur de têtes. Il n'a pas vraiment l'intention de partir, mais il est intrigué par ces Anglais prêts à embaucher un grand Noir comme lui.
Peu après son arrivée à Londres, le président de la vénérable Lloyd's lui dit : « Ton problème, dans la City, ce n'est pas que tu es Noir, c'est que tu es Français », raconte souvent Tidjane Thiam. « J'ai reçu cela comme une bonne nouvelle ; ce n'était donc pas une question de couleur de peau, mais une question de différences culturelles. »
Une extraordinaire capacité d'adaptation
Tidjane Thiam, évidemment, apprend vite la mode anglaise. Par exemple qu'on y dit les choses de façon un peu moins directe. Parce que la Grande-Bretagne est une île, où les relations à long terme sont très importantes et où l'accent est mis sur une certaine harmonie. « On ne dira pas : "Je ne suis absolument pas d'accord avec ce que tu dis", mais plutôt "Je ne suis pas sûûûrr que je suis d'accoooord"», raconte-t-il en se moquant avec une subtile bienveillance de l'accent anglais. « Quand on arrive dans un pays, je crois que c'est à celui qui vient de comprendre la culture de l'autre. »
Cette extraordinaire capacité d'adaptation poussera Tidjane Thiam très rapidement tout au sommet. Embauché chez l'assureur Aviva en novembre 2002, il dirige le département chargé de l'Europe en 2006, puis prend la direction du groupe en mai 2007. Ses résultats sont excellents.
Quelques mois plus tard, Prudential, le principal concurrent d'Aviva, décide de l'embaucher comme directeur financier. Mais, de septembre 2007 à avril 2008, une clause de non-concurrence lui interdit d'aller travailler. « J'en ai profité pour reprendre contact avec beaucoup d'amis. Il y avait de nombreux signes avant-coureurs sur les conditions de crédit, les prix de l'immobilier, etc. » Grâce notamment à cette prise de recul forcée, Tidjane Thiam est l'un des rares à avoir anticipé la crise financière de 2008, et parvient à imposer ce point de vue chez son nouvel employeur. Un an plus tard, il devient CEO de 28 000 employés.
Peu de temps après, il tente une offre de reprise à 35 milliards de dollars sur les actifs asiatiques d'AIG, offre finalement rejetée par les actionnaires. La tentative coûte plus de 600 millions. Mais Tidjane Thiam ne regrette pas d'avoir essayé, explique-t-il trois ans après cet échec: « J'avais à 35 milliards de dollars ce qu'il faudrait payer 80 milliards aujourd'hui. Les faits m'ont donné raison. »
Courtisé par Obama et Cameron
Aujourd'hui, l'Ivoirien aux racines sénégalaises, formé dans les écoles d'élite françaises, plus londonien que bien des Londoniens, est courtisé par les grands de ce monde. Il a été appelé chez le président Barack Obama à plusieurs reprises, il est ami avec David Cameron et George Osborne. Il côtoie des chefs d'Etat asiatiques, y compris le premier ministre chinois. Sur 54 chefs d'Etat africains, il doit en connaître 40. Et même le président de la République François Hollande a fini par l'inviter.
Le banquier d'investissement franco-béninois Lionel Zinsou est un ami depuis trente ans. Pour lui, Tidjane Thiam aurait pu tranquillement se reposer sur la performance boursière exceptionnelle de Prudential. « Mais Tidjane a besoin de changer et une entreprise aussi globalisée que le Crédit suisse lui conviendra certainement. » Son ami, poursuit-il, a quelque chose d'assez ascétique. « Dans ce moment où il faut repenser la banque, je pense que replacer l'éthique au centre est l'une des raisons de son choix. »
Par Titus Plattner, Maureen Grisot (Abidjan) et Oliver Zihlmann pour Le Matin Dimanche

www.lemonde.fr/afrique/article/2015/03/17/tidjane-thiam-l-enfance-d-un-chef

Saadia Mosbah,  l'indignée se bat contre le racisme en Tunisie. Elle a une peau différente bien que tunisienne.

 

De retour d'une tournée dans le Sud, l'égérie tunisienne de la lutte contre le racisme appelle à un débat national, mais peine à se faire entendre.
Elle revient du Sud tunisien où elle a mené, le 21 mars, une caravane contre le racisme. Saadia Mosbah, présidente de l'association M'nemti, est révoltée. "À Djerba, les fiches d'état civil des Noirs portent encore la mention "affranchi par", s'insurge-t-elle. Et, comme à Mahdia, un cimetière leur est réservé.
Encore aujourd'hui, à Médenine, les enfants noirs du village de Gosba et les écoliers blancs de Drouj vont à la même école, mais pas dans le même bus !" Quant aux pâtissiers de Djerba qui font travailler les mêmes familles noires depuis des générations, les entendre dire : "Oussifi" ("c'est mon nègre") reste courant...
Le gouverneur de la région n'a pas daigné entendre les revendications portées par l'égérie tunisienne de la lutte contre les discriminations raciales, mais cela n'a altéré ni son sourire ni son incroyable énergie. Le déni de racisme des autorités, elle y est habituée. "Vous êtes les bienvenus", s'entend souvent dire cette mère de deux jeunes gens et épouse du célèbre chanteur noir tunisien Slah Mosbah, née à Bab Souika, au coeur du vieux Tunis.
"Je n'ai pas à être bienvenue, je récuse cette pseudo-tolérance. Je suis chez moi, une citoyenne à part entière avec une particularité physique visible", s'offusque celle qui définit le racisme en Tunisie comme "quelque chose de silencieux, de rampant", et qui souhaite vivre, à 55 ans, dans un pays de diversité. Avec des ancêtres originaires de Tombouctou (Mali) et une peau d'ébène, Saadia Mosbah sait d'où elle vient, mais aussi où elle va.
Son ambition : susciter un débat national sur le racisme et obtenir la reconnaissance de l'esclavage comme crime contre l'humanité. Droite dans ses bottes, cette chef de cabine de Tunisair, qui a aussi subi le racisme au travail, estime que la nouvelle Constitution est imprécise en matière de droits des minorités et ne définit pas la discrimination. Et regrette le manque de représentativité des Noirs tunisiens au gouvernement et à l'Assemblée.

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Une poignée de main symbolique entre Barack Obama et Raul Castro

 

Une poignée de main symbolique entre Barack Obama et Raul Castro
MONDE - Il n'y aurait cependant pas encore eu de «conversation substantielle» entre les deux hommes...
Tout un symbole. Le Sommet des Amériques s'est ouvert vendredi sur une poignée de main en coulisses entre les présidents américain Barack Obama et cubain Raul Castro, qui doivent avoir samedi des échanges historiques dans la foulée de leur dégel annoncé mi-décembre.
Les deux hommes se sont serré la main et ont échangé quelques mots peu avant l'ouverture officielle du sommet, selon une porte-parole de la Maison Blanche. Comme ils l'avaient fait en décembre 2013 en Afrique du sud, en marge des obsèques de Nelson Mandela. Une source proche de la délégation américaine a toutefois précisé qu'il y avait pas eu de «conversation substantielle» entre les deux hommes, ce qui selon la Maison Blanche devra attendre samedi.
Tourner la page de 53 ans de conflit.
Ce très attendu premier face à face entre chefs d'Etat des deux pays depuis 1956 doit sceller le réchauffement annoncé au terme de 18 mois de tractations menées dans le plus grand secret, qui ont permis de tourner la page de 53 ans de conflit.
Le Sommet des Amériques «présente une dimension vraiment spéciale (...) c'est la première fois de l'Histoire que se réunissent à la même table les 35 chefs d'Etat et de gouvernement» de la région, s'est réjoui dans son discours inaugural le secrétaire général de l'Organisation des Etats américains (OEA), Jose Miguel Insulza, employant également le terme d'«historique». Cuba effectue son retour dans cette grand-messe continentale dont elle restait exclue par les Etats-Unis et l'OEA depuis sa première édition en 1994.
M.C. avec AFP

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