Afrique

Publié dans Afrique

Acquittement de Jean-Pierre Bemba : les victimes centrafricaines entre colère et incompréhension

Jui 13, 2018
Acquittement de Jean-Pierre Bemba : les victimes centrafricaines entre colère et incompréhension

L'ancien Premier ministre d'Ibrahim Boubacar Keïta fait partie de ses challengers déclarés à la présidentielle du 29 juillet. Membre de la « Convention des bâtisseurs », une coalition d'opposants, il se dit aujourd'hui prêt à se ranger derrière un autre candidat pour assurer une qualification au second tour.

Il est présenté comme un des plus sérieux prétendants à la succession d’IBK. Après une première candidature en 2013, où il avait récolté 1,5 % des voix, Moussa Mara, ex-Premier ministre du président sortant d’avril 2014 à janvier 2015, a annoncé son intention de se présenter à l’élection présidentielle du 29 juillet.
À moins que l’ambitieux expert-comptable de 43 ans ne s’efface au profit d’un autre candidat de la « Convention des bâtisseurs », la coalition d’opposition dont il fait partie. Dans l’entretien accordé à Jeune Afrique dans son bureau de Bamako, il lance notamment un appel à Cheick Modibo Diarra, l’ancien Premier ministre de la transition, dont il se dit proche.

Jeune Afrique : C’est la deuxième fois que vous vous présentez à l’élection présidentielle. Qu’avez-vous de plus à proposer aux Maliens qu’en 2013 ?

Moussa Mara : Il y a cinq ans, il s’agissait d’une candidature de témoignage et de découverte. Nous savions que nous partions de très loin pour prétendre gagner. En 2013, j’avais présenté une candidature unique, pour découvrir le pays, présenter mes idées aux Maliens, me distinguer, me faire connaître et prendre date pour le futur.

Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. J’ai été ministre puis Premier ministre. Nous avons aussi obtenu des députés à l’Assemblée nationale, ce qui nous a permis d’implanter davantage notre parti Yelema (le changement, en bambara) et de nous préparer pour 2018. Cette fois, nous nous présentons pour gagner, seul ou en groupe.Comme Ghislain Bertrand Bouanga, des victimes ont laissé éclater leur colère quelques heures après l’annonce de la libération provisoire de Jean-Pierre Bemba, acquitté vendredi 8 juin par la Cour pénale internationale (CPI), à la surprise générale, de « crimes de guerre » et « crimes contre l’humanité ».
Des exactions « impunies »

Entre octobre 2002 et mars 2003, appelés à la rescousse par le président centrafricain Ange-Félix Patassé pour contrecarrer la tentative de coup d’État lancée par le général (et futur président) François Bozizé, les miliciens « banyamulenge » du MLC de Jean-Pierre Bemba se sont livrés, sans retenue et pendant plus d’un mois, à de terribles sévices dans la capitale centrafricaine.

    Nous allons nous adresser au gouvernement pour sortir immédiatement de la CPI. La Centrafrique n’est plus dupe !

Des exactions restées « impunies », selon Bernadette Sayo, fondatrice de l’Organisation pour la compassion et le développement des familles en détresse (Ocodefad, ONG créée en 2004 en soutien aux victimes des « Banyamulenge »).

« Dépenser des dizaines et des dizaines de millions de dollars de fonctionnement de cette CPI pour en arriver à ce résultat, alors que ça ne change rien au sort des victimes… », rage-t-elle, avant d’ajouter : « Nous allons nous adresser au gouvernement pour sortir immédiatement de la CPI. La Centrafrique n’est plus dupe ! »
« La CPI ne vaut rien ! »

« La CPI ne vaut rien ! », abonde Ghislain. Lui craint que cette décision ne favorise l’impunité des chefs de guerre du pays, dont l’État ne contrôle qu’une mineure partie du territoire et où les groupes armés se battent pour le contrôle des ressources et de l’influence locale.

« Nous croyons que [la CPI] est en train d’encourager les criminels, les grands criminels tel qu’Ali Darassa [chef du groupe armé Union pour la paix en Centrafrique], Noureddine Adam [chef du groupe armé Front populaire pour la renaissance de la Centrafrique] et les « comzones ». Ils tuent, ils pillent, ils violent, ils font tout dans le pays et par la suite on va dire qu’ils ne sont pas coupables ! », s’énerve-t-il.

    Ils ont violé ma fille et m’ont violée

Dans la mémoire de nombreux habitants de Bangui, l’intervention des combattants du Mouvement de libération du Congo (MLC) de Jean-Pierre Bemba – qui deviendra en 2003 vice-président de la RDC puis sera battu à l’élection présidentielle de 2006 par Joseph Kabila – a laissé des traces indélébiles.

« Quand les Banyamunlenge sont arrivés chez nous, près de la concession de l’école Begoua, ils ont violé ma fille. J’ai commencé a pleurer, et d’autres sont arrivés et m’ont violée. Quand mon mari s’est interposé, ils l’ont tué », raconte d’une voix tremblante Marie (le prénom a été changé) en se grattant compulsivement le bras. Cela faisait des années qu’elle n’avait plus parlé de son calvaire.

Aujourd’hui, elle veut oublier, et ne nourrit aucune colère contre la décision de la CPI. Pour elle et d’autres victimes, Jean-Pierre Bemba n’est pas responsable, puisqu’il n’était pas là au moment des faits.
Dédomagements

« C’est la faute du commandant des « Banyamulenge » à Bangui et non de Bemba. Bemba n’est jamais venu sur le terrain. C’est la personne sur le terrain qui devait surveiller ses éléments », explique Joséphine (le prénom a été changé), une autre femme violée par les combattant du Mouvement de libération du Congo (MLC).

Nelly (le prénom a été changé), également victime d’un viol, partage cet avis, mais souhaiterait être dédommagée. « Si Jean-Pierre Bemba est conscient de ce qui nous est arrivé, il n’a qu’à nous dédommager des viols et des pillages ».

À Bangui, l'acquittement et la mise en liberté provisoire mardi 12 juin du Congolais Jean-Pierre Bemba a suscité l’incompréhension des victimes centrafricaines des razzias commises par les miliciens de l'ancien vice-président congolais.

Seize ans après les faits, les souvenirs sont encore à vif. « Ils ont attrapé deux de mes sœurs et les ont tuées », se rappelle depuis Bangui Ghislain Bertrand Bouanga. « Ils ont tué ma mère aussi et ils ont pris tout ce qui était dans la maison. Ils ont ligoté ma sœur cadette, l’ont fouettée et l’ont violée. Depuis, elle est handicapée, ses bras ne marchent plus car ils ont serré les liens trop fort. Elle a passé une année à l’hôpital, en traumatologie. Elle saignait à cause du viol », témoigne-t-il.

Par Jeune Afrique avec AFP

logotwitterFacebook