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Le retour au pays des diplômés sénégalais : entre « développement » et entreprenariat privé par Hamidou Dia

Avr 20, 2017 Hit: 73 Écrit par 
Le retour au pays des diplômés sénégalais : entre « développement » et entreprenariat privé par Hamidou Dia

 

Article scientifique de fond.

Le retour au pays des diplômés sénégalais : entre « développement » et entreprenariat privé par Hamidou Dia-CANADA


IRD (Institut de recherche pour le développement), UMR CEPED (Centre Population et Développement), université Paris-Descartes (FR), Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.
Hamidou Dia est sociologue et chercheur à l'Institut de recherche pour le développement (IRD). En rattachement à l'UMR CEPED à l'université Paris-Descartes, il s'intéresse à la fois à la question des mobilités internationales et aux transformations en cours dans les systèmes d'éducation et de formation dans les pays du Sud. Il développe également des recherches sur les élites en rapport avec la circulation des savoirs, des normes et des concepts. Il est l'auteur de plusieurs publications sur ces sujets. Hamidou Dia préside une organisation professionnelle scientifique, l'ARES (Association pour la recherche sur l'éducation et les savoirs).


• Pages : 184
• ISBN : 9782130750048
• DOI : 10.3917/jim.001.0115
• Éditeur : Presses Universitaires de France


Introduction


Les migrations pour études au départ du Sénégal sont anciennes : les institutions universitaires sur place sont peu nombreuses et elles ne couvrent pas toute la palette des formations proposées dans l'enseignement supérieur de manière générale. L'Europe, l'Amérique du Nord, les pays arabes, et dans une moindre mesure l'Asie constituent les espaces de destination privilégiés. Dans un contexte désormais internationalisé et mondialisé de la formation académique et du marché du travail dans certains domaines spécifiques, le retour n'est plus une évidence (Guèye, 2001 ; Erlich 2012 ; Dia, 2014). Certains restent dans les pays de formation ; d'autres ré- émigrent vers d'autres horizons géographiques (Fall, 2014) ; il en est encore qui s'inscrivent dans une dynamique circulatoire entre plusieurs territoires nationaux, à l'instar des qualifiés d'autres régions du monde (Gaillard et Gaillard, 1998 ; Meyer, Kaplan et Charum, 2001). Pour autant, si des diplômés s'installent ailleurs pour diverses motivations, nombreux sont ceux qui opèrent le retour au pays. A ce jour, les statistiques sur les étudiants sénégalais qui rentrent au pays au terme de leurs études n'existent pas.

Les recherches se focalisent davantage sur le rapport entre les diasporas scientifiques et leurs pays d'origine (Brown, 2003), les travaux relatifs aux dynamiques de retour et d'insertion et leurs répercussions dans les sociétés de départ, sont peu nombreux (Gérard, 2008), notamment sur les cas ouest-africains. Quelques publications couvrant la première décennie consécutive aux années d'indépendance montrent que les premiers diplômés à l'étranger constituent les toutes premières élites des pays (Traoré, 1984) ; cependant ces retours sont analysés en relation avec la formation de l'Etat dans une perspective de libération nationale et d'émancipation politique (Traoré, 1979). Les mobilités et les retours de l'époque étaient en particulier très encadrés par les Etats d'origine, grâce à des accords de coopération et à des politiques d'octroi de bourse. Ces pratiques pouvaient être suscitées soit par les pays africains pour faire face à leurs besoins en ressources humaines, soit par les Etats d'accueil soucieux d'élargir leur sphère d'influence multiforme au-delà de leurs frontières (Yengo, 2011). Cet article vise à analyser l'impact de nouveaux types de mobilités, moins encadrées politiquement, institutionnellement et financièrement par les pays d'origine, et qui sont davantage autonomes, c'est-à-dire plus tributaires de stratégies individuelles ou familiales d'internationalisation de la formation d'étudiants sénégalais, en prenant pour objet les trajectoires d'insertion professionnelle et économique des diplômés au terme de leurs études.

L'article s'appuie sur des entretiens et des observations faites auprès de Sénégalais rentrés au pays entre 2005 et 2012 et rencontrés au cours de fréquents séjours de recherches entre 2005 et 2014 à Dakar, dont un de longue durée de septembre 2012 à septembre 2014. Pendant cette enquête au long cours, 53 Sénégalais de retour au pays après leur formation ont été interrogés à travers des entretiens semi-directifs. Ils ont été contactés par le biais d'associations d'anciens étudiants et de réseaux d'inter¬connaissance. En l'absence de données statistiques sur les Sénégalais rentrés au pays après leurs études à l'étranger, il ne s'agit pas d'y voir un échantillon représentatif mais un outil pour penser des processus : les parcours présentés dans ce texte permettent d'éclairer des dynamiques liées à ces retours. L'inscription de cette enquête dans une ethnographie de longue durée sur les migrations sénégalaises d'une part et sur l'éducation au Sénégal d'autre part permet de recouper les informations apportées en entretien et d'inscrire les trajectoires des étudiants de retour dans un contexte social et familial.


Le choix a été fait, dans ce texte, de se concentrer sur les diplômés issus des classes moyennes supérieures et des familles d'élites sénégalaises, dotées en ressources multiples (économiques, politiques, transnationales). Ce sont en effet les étudiants issus de ces milieux qui disposent de facilités pour circuler, séjourner et bénéficier de stages préparatoires à de meilleures conditions d'insertion à la fois à l'étranger et dans leur pays d'origine, contrairement à des sénégalais issus des milieux ruraux et des classes populaires urbaines contraints par des difficultés financières et vulnérabilisés par les politiques administratives de plus en plus dures envers les étrangers dans les grands pays de formation, en particulier en Europe (Dia, 2014). Ainsi, dans leur cas, le retour peut non seulement être choisi mais également préparé.
L'article montre d'abord de quelle manière ces retours peuvent être préparés. Il indique ensuite en quoi ces trajectoires sont liées aux filières de formation de ces diplômés. Il établit aussi une relation entre les compétences acquises à l'étranger et les dynamiques de transformation des initiatives économiques et professionnelles familiales. Il analyse enfin le rôle des pays de formation dans les carrières d'entrepreneurs de ces anciens étudiants de retour.


1. Le retour : option et dynamique


Au terme de leurs études à l'étranger, nombreux sont les étudiants sénégalais qui rentrent au pays. Il est néanmoins admis que ce retour n'est désormais ni automatique ni immédiat. Ces étudiants sont soucieux, notamment pour ceux qui sont formés dans les pays européens d'acquérir un minimum d'expérience professionnelle dans le pays où ils ont obtenu leurs diplômes. Madjiguène, née en 1980 à Dakar est arrivée en 2000 en France où elle a obtenu un Master professionnel en finances en 2005. Elle est rentrée au Sénégal en 2011 où elle travaille comme responsable de la clientèle dans une grande banque. Elle explique qu'avec son époux, diplômé d'informa¬tique, ils ont préféré vivre une première expérience professionnelle en région parisienne avant de rentrer au pays. Elle a été stagiaire, puis a été recrutée d'abord dans une banque dans les Hauts-de-Seine. Elle y reste deux ans avant d'être embauchée en CDI dans une autre. Pendant ce temps, son mari recruté par une entreprise de conseil en sécurité informatique à Paris essaie de reprendre progressivement le contact avec le pays entre 2006 et 2009 :
« [...] Il avait régulièrement des missions au Sénégal. Il en profitait pour prolonger son séjour et explorer les possibilités qui s'offraient à nous, parce que nous étions conscients du fait que les choses bougeaient à Dakar. En 2009, il est reparti à Dakar, pour implanter sa propre boîte, ça a marché tout de suite, parce que les gens commençaient à le connaître. Il faisait des va-et-vient entre Dakar et Paris pour me voir avec notre fils. Et en 2011, j'ai aussi décidé de le rejoindre. Grâce aux réseaux qu'il avait noués sur place, j'ai pu être recrutée dans une banque. Maintenant tout va bien pour nous [...]


Comme ce couple, de jeunes diplômés sénégalais d'Europe mettent à profit leur expérience de formation pour s'initier au marché du travail dans un contexte qui peut leur en offrir l'opportunité. Ils s'informent et reprennent progressivement contact avec le pays. Le retour se fait de façon processuelle au terme de plusieurs allers-et-retours ; il est informé et sécurisé : il n'a lieu que parce que les conditions d'insertion dans le marché du travail sénégalais sont négociées préalablement – un emploi correspondant à la formation constitue le support du retour au pays. Le diplôme français et les premiers pas professionnels dans ce pays constituent des garanties d'employabilité locale, d'autant plus que des relations peuvent être mobilisées et mutualisées au sein du couple en question. Madjiguène est fière de l'entreprise fondée par son mari :
« [...] Il emploie 8 personnes, ils ont de très grosses commandes. Il y a une forte demande. Il avait démarré avec un petit deux pièces, maintenant il occupe entièrement un niveau d'un grand immeuble sur la VDN . C'est une consécration. Il envisage même d'ouvrir des bureaux dans la sous-région [...] ».


Tamsir est diplômé d'une grande école d'ingénieur de Casablanca, autre lieu de formation des étudiants sénégalais (Mazzella, 2014). Pendant toute la durée de son cursus marocain, c'est-à-dire entre 2002 et 2008, il a alterné des stages entre les deux pays : chaque année, pendant les grandes vacances, de juillet à septembre, grâce à des réseaux sénégalo-marocains de son père ingénieur en télécommunications, il se fait la main dans la capitale économique du royaume chérifien, soit dans une entreprise sénégalaise. Au terme de ses études, il rentre au Sénégal et est recruté par une multinationale dont il est l'un des cadres locaux aujourd'hui. Son retour est inscrit dans son projet migratoire, mais il est préparé par une immersion régulière, à la faveur des stages hivernaux, dans un double contexte professionnel, ce qui l'aide à intégrer rapidement une entreprise internationale ; la connaissance que son père a des réseaux de formation et d'emploi est aussi décisive. Dans ces exemples, préparé dès la formulation du projet de départ ou muri au terme de la formation, le retour est envisagé de façon prudente et protégée, pour amenuiser les risques liés à une longue absence du territoire national et à une méconnaissance des mécanismes de fonctionnement du marché du travail. Il se fait par étapes pour gagner en efficacité. Si ces retours sont dans certains cas très réussis, les trajectoires d'insertion sont néanmoins tributaires des filières de formation (Niane, 1992) ; il en découle des impacts différenciés sur la vie économique et sociale du pays.


2. Trajectoires d'insertion et filières de formation


Les étudiants qui se forment à l'étranger dans les années 2000 se distinguent de leurs devanciers des années post-indépendance par leurs trajectoires d'insertion. Les nouveaux diplômés sont moins recrutés dans la fonction publique sénégalaise, malmenée par des décennies d'ajustement structurel (Niane, 2011). Les modes de recrutements dans la haute administration privilégient les cursus locaux, sanctionnés par des concours d'entrée dans de grandes écoles nationales. Des parcours scolaires et universitaires au sein du cadre national autorisent des recrutements pour servir l'Etat, une carrière de moins en moins attrayante pour ceux qui aspirent à de hauts revenus. Le contexte de libéralisation qui s'approfondit notamment depuis une quinzaine d'années offre plutôt d'autres formes d'insertion à ceux qui reviennent de l'étranger. Ils se partagent grosso modo en deux types de carrières. Il y a d'abord ceux qui ont fait des écoles d'ingénieur, des filières scientifiques et techniques ou des cursus spécifiques liées à la nouvelle organisation de l'économie comme la finance, le marketing, le conseil, le management ou la gestion des organisations. Dans la plupart des cas, ils sont recrutés dans le privé national ou international à travers de grandes compagnies étrangères comme les multinationales. Ils peuvent également s'installer à leur compte. Ceux que nous avons rencontrés affichent une croyance dans l'initiative privée. Après des études d'économie, puis de finance, Penda, aujourd'hui âgée de 37 ans monte une entreprise de conseil après quatre années passées comme salariée dans le privé. La création de son entreprise est justifiée idéologiquement :
« [...] Je ne crois plus à l'Etat. Tu as vu ceux qui voulaient le servir. Ils l'ont détruit au profit de leurs intérêts propres, ça a démotivé tous ceux qui voulaient travailler pour les administrations. Il est rare de voir un fonctionnaire qui gagne plus de 300 000 FCFA, mais la plupart mène un train de vie qui n'a rien à voir avec leurs revenus, ça commence par les chefs, et ceux qui doivent exécuter ne veulent pas être les dindons de la farce. Donc, moi ça me révolte, j'ai préféré monter ma boîte, être ma propre évaluatrice. Je peux à mon tour être exigeante avec mes employés. Plutôt que passer mon temps à me battre contre des moulins à vent, j'essaie de trouver mon chemin autrement [...]


Contrairement à des générations antérieures abreuvées à l'idéologie du développement armé par l'Etat, une partie des jeunes s'investit dans le secteur privé par dépit ou par conviction, l'évolution en dehors de la sphère pu¬blique fonctionnant comme une sorte de critique de l'action des gouvernements qui se succèdent depuis l'indépendance et de leurs administrations.


D'autres en revanche, qui ne trouvent pas à travailler dans l'appareil d'Etat, s'investissent dans ce qu'il est convenu d'appeler le développement à la faveur d'un recrutement par des organisations gouvernementales ou en créant eux-mêmes des associations. Certains s'investissent dans des domaines connexes comme l'économie sociale et solidaire. Cette deuxième grande catégorie de diplômés sénégalais rentrés au pays est formée en grande partie d'anciens étudiants en sciences humaines et sociales. Salamata a fait des études de droit, puis un DESS en pratiques sociales du développement en France. Rentrée au Sénégal en 2008, elle fonde une association qui appuie les femmes dans le monde rural à travers une gamme de projets dont le microcrédit. Elle a noué de nombreux partenariats avec des organisations internationales. Avec les financements qu'elle récolte, son association propose des prêts à des femmes porteuses de projets. D'après le récit qu'elle en fait, certaines réussissent, et selon elle, son engagement n'en est pas moins utile à la société :


« [...] A mon modeste niveau, je fais ce que je peux, et je pense que je ne suis pas moins utile au pays qu'aucun autre. De plus, je suis très contrôlée. Les bailleurs sont exigeants, ils vérifient l'usage qui est fait de leur argent, donc c'est un motif supplémentaire de fierté. Je suis heureuse quand je vois des femmes s'en sortir petit à petit dans nos régions les plus reculées [...]
Des carrières inédites voient par conséquent le jour, en marge de l'Etat, dans le privé à but lucratif et dans les domaines de l'action sociale et du développement, consacrant d'autres formes d'engagement qui ne passent pas forcément par le service public (Djefal, 2007). Des diplômés le présentent comme une forme de service rendu et à rendre à leur pays. Le séjour à l'étranger ne suscite pas seulement de nouvelles formes d'engagement, mais il est à l'origine de certaines transformations dans les pratiques professionnelles.


3. Nouvelles compétences, nouvelles pratiques professionnelles


Au Sénégal, une partie importante de l'économie fonctionne sous le mode informel ; elle échappe à l'emprise de l'Etat (Daffé et Diagne, 2008). Il s'agit de petites affaires familiales gérées par des personnes qui se sont formées sur le tas, au gré de leurs pratiques d'insertion professionnelle, parfois encadrées par des réseaux religieux, de parenté ou originaires d'une même localité ; elles commencent en ville par la vente ambulante et accumulent, au fil des ans, un fonds qui leur permet de se spécialiser dans une activité donnée (restauration, coiffure, couture, import-export, etc.). Parmi les étudiants rencontrés, certains sont issus de familles très investies dans des activités économiques informelles.

Papa Alioune est né en 1981 à Dakar de parents venus de la région de Diourbel. Le père, d'abord marchand ambulant, est devenu au début des années 1990 un des plus grands commerçants de la capitale sénégalaise. Sa mère y tient un réseau de salons de coiffure et de restaurants : les employés sont payés mais non déclarés, et ils sont rémunérés de façon variable en fonction des prestations rendues. Ses parents se sont très investis dans ses études notamment en lui payant des cours particuliers. Après de brillantes études secondaires, il arrive en France en 2001 où il suit des études dans une école de commerce de province, dont il sort diplômé après un parcours sans faute. Il rentre au Sénégal en 2007 après avoir travaillé pendant deux ans dans une grande surface en France en tant que cadre. A son retour, il convainc ses parents de passer à un autre niveau d'organisation. Il propose de déplacer une partie des activités familiales des marchés populaires vers les nouveaux quartiers de la capitale sénégalaise. La famille achète une grande villa à deux étages qu'elle transforme en restaurant avec plusieurs employés tous formés dans des écoles d'hôtellerie privées dakaroises. Le restaurant attire une clientèle huppée sénégalaise, mais aussi des expatriés qui veulent découvrir la cuisine sénégalaise :


« [...] J'ai sorti une partie des affaires de ma mère de l'informel. Elle y est restée, parce qu'elle y tient, elle s'est formée comme ça. Mais elle a accepté de me confier l'essentiel avec ma sœur qui a fait aussi un master en commerce dans une université privée du Sénégal. Je suis le patron, elle est mon adjointe, et notre maman nous laisse l'entière liberté de mener les choses telles que nous les comprenons. Moi, j'y suis à temps partiel, parce que je m'occupe aussi d'une autre affaire de mon père [...] En effet, Papa Alioune a aussi convaincu son père de se lancer dans deux activités supplémentaires : d'abord, l'importation de matériels informa¬tiques depuis l'Asie grâce à une société qu'il a lui-même créée, ensuite une activité de nettoyage. Pour cette dernière, il a recruté des jeunes dakarois sur la base de CV. Grâce aux réseaux développés par son père depuis plus de trente ans dans la capitale sénégalaise, il est introduit dans plusieurs cercles et gagne des parts de marchés. Aujourd'hui, Papa Alioune est satisfait :


« [...] Je fais la même chose que mes parents, mais autrement avec les études que j'ai faites et ce que j'ai appris en France. Ils évoluaient dans un environnement qui était leur monde à eux, moi j'évolue dans mon monde à moi. Ils m'ont fait confiance et m'ont donné des moyens et des réseaux [...] ».
Une expertise acquise à l'étranger dans le commerce, et un savoir-faire grâce à un recrutement dans une grande surface permettent ainsi d'élaborer un projet de retour pour sortir les activités traditionnelles familiales de l'informel : de nouveaux quartiers, de nouvelles spécialités sont investies, en même temps que de nouvelles pratiques professionnelles en termes de recrutement, de rémunération et de gestion sont mises en pratique. La famille de Papa Alioune, grâce à sa formation, fait par conséquent une révolution culturelle en empruntant de nouvelles habitudes gestionnaires en congruence avec les transformations d'une partie de l'économie sénégalaise portée par les services. Le fond de l'activité familiale reste le même, à savoir le commerce, mais il prend une autre tournure en épousant la diversification et la sophistication de la clientèle dakaroise. Les retours peuvent aussi avoir des impacts professionnels en lien avec le pays de formation.


4. Pays de formation et initiatives économiques


A la faveur des études qu'ils ont menées à l'étranger, les diplômés sénégalais de retour participent aussi à la mise sur pied de réseaux économiques entre leur pays et les lieux où ils ont suivi leur formation. La connaissance de ces pays peut être utilisée dans une perspective d'insertion professionnelle. Ils peuvent en quelque sorte bénéficier d'une position de courtier entre deux réseaux : on connaît l'effet des réseaux riches en trous structuraux sur les carrières (Burt, 1995). Abdoul Malick est un diplômé des universités marocaines et égyptiennes où il a suivi des études de sciences juridiques musulmanes. De retour au Sénégal, il travaille une année dans l'interprétariat. Avec d'anciens condisciples à Fès et à Casablanca, ils se sont associés à une agence et proposent des voyages guidés à des Sénégalais désireux de découvrir les lieux de la sainteté soufie au Maroc. Des séjours d'une à deux semaines sont proposés à une clientèle musulmane sénégalaise de plus en plus cultivée, et de plus en plus soucieuse de découvrir au plus près les réalités d'une composante de leur foi vécue à distance. De ce fait, une connaissance de hauts lieux de l'islam au Maroc est investie au plan économique en jouant le rôle de guides avisés qui pratiquent l'arabe, connaissent le pays et peuvent permettre à des compatriotes d'approfondir leur culture des territoires de l'islam. De la même manière, des partenariats sont menés avec des commerçants marocains qui cherchent à mettre un pied au Sénégal. Des commerçants marocains proposant une variété de produits, notamment d'artisanat, s'appuient sur ces anciens étudiants pour se constituer des débouchés sur le marché sénégalais.


L'effet du pays de formation joue aussi dans la composition des personnels des entreprises étrangères. Dans le recrutement de leurs employés, elles peuvent faire appel à des Sénégalais diplômés de leur pays pour leurs compétences techniques et leurs connaissances des contextes locaux. C'est ainsi que les Sénégalais formés à l'étranger contribuent à l'implantation de ces entreprises, comme le souligne cet expert-comptable dans un grand cabinet de conseil dakarois :
« [...] Ils avaient besoin de nous, parce que la compétence, c'est important, mais la connaissance du marché d'ici est aussi importante. Ils ont lancé un appel à candidatures. J'avais des diplômes français et américains, j'avais une expérience solide dans deux grands cabinets de la place, alors ils m'ont embauché. De fait, c'est moi qui fais tourner la boîte ici


Des Sénégalais médiatisent ainsi la présence d'entreprises étrangères détentrices de capitaux et d'une expertise rares sur place. Ils sont choisis sur la base de critères précis : une bonne connaissance du contexte national et professionnel des entreprises qui cherchent à s'implanter au Sénégal, mais aussi un lien avéré avec leur propre pays qui permet d'y être économiquement actif. Dans certains cas, cette implication peut évoluer en association franche donnant une plus grande marge de manœuvre et de réelles opportunités à ces acteurs transnationaux pouvant jouer de multiples ancrages. La relation peut se présenter également sous une autre facette, c'est-à-dire que des Sénégalais s'appuient sur des réseaux constitués pendant la formation pour exporter des produits. Ainsi, Fallou, un agronome passé dans le secteur privé détient une PME d'exportations de produits alimentaires sénégalais vers plusieurs pays, notamment vers le Niger et le Mali. Des liens gardés avec d'anciens condisciples originaires de ces pays et rencontrés en France lui ont permis de s'intéresser à ces marchés qu'il investit en s'associant avec eux. Ces solides liens leur permettent à tous les trois de tirer des revenus confortables de leurs activités entre le Sénégal, le Niger et le Mali :


« [...] Nous sommes formés au même métier. Nous venions de pays qui partageaient les mêmes réalités. Nous nous étions promis de garder contact, ce que nous avons fait. Par la suite, ça a été aisé de monter des choses ensemble. Nous en sommes tous contents, ça fait six ans que nous travaillons concrètement. Dès que mes produits sont prêts, ils sont alertés. Ils font ensuite le nécessaire pour les écouler dans leurs pays respectifs Par conséquent les pays de formation, carrefours éducatifs fédérant des individus venant d'horizons différents, sont des lieux de rencontre et de structuration de liens de camaraderie convertis plus tard en relations d'affaires entre originaires de pays d'Afrique de l'Ouest.


Conclusion


Les étudiants sénégalais qui se forment à l'étranger gardent le contact avec le pays, et pour une partie d'entre eux rentrent au pays au terme de leur formation, même si le retour a perdu quasiment de son automaticité et de son immédiateté : il peut se faire de façon mûrie, parfois après une expérience professionnelle et plusieurs allers-retours entre les lieux où ils ont fait leurs études et leur patrie de naissance. Cette option est davantage repérable pour ceux qui ont fait leurs études en Europe. A moins de se heurter à un refus administratif lorsqu'il s'agit de changer leur statut pour passer d'étudiant à salarié, ils préfèrent rester quelques années dans les pays de formation, de manière à construire leur employabilité chez eux ou sur le marché du travail international.

Contrairement à leurs devanciers des années qui ont suivi l'indépendance du Sénégal, ils sont moins impliqués dans des carrières au sein de la haute fonction publique. Désormais, ils sont majoritairement partagés entre le privé marchand et l'action développementaliste portée par des organisations non gouvernementales ou par les supports de l'économie sociale et solidaire. Ils évoluent, en dehors des sphères étatiques, partagés qu'ils sont entre plusieurs motivations, mais surtout en raison de leurs parcours de formation : les diplômés des filières scientifiques et techniques trouvent des débouchés dans les nouveaux secteurs porteurs de l'économie sénégalaise comme les télécommunications, la finance, le marketing, le commerce et le management ; quant aux lauréats des sciences humaines et sociales, ils sont souvent embauchés dans les ONG et les institutions spécialisées dans le social.

Dans tous les cas, ces investissements de ces diplômés dans des secteurs professionnels différenciés sont porteurs de dynamiques de transformations professionnelles, qu'il s'agisse d'entreprises familiales opérant leur mue par de nouvelles pratiques de recrutement et de gestion, mais aussi dans leurs finalités. Cette enquête montre aussi que les pays de formation jouent un rôle important, tant dans la définition des domaines d'investissements des diplômés, dans leur recrutement à travers des filiales locales, que dans la constitution de réseaux susceptibles d'être mobilisés dans le monde professionnel. Des liens transnationaux sont ainsi tissés, élargissant une gamme de possibilités à la fois pour des entreprises sénégalaises et étrangères. Toutefois, les retours, s'ils ont lieu, ne débouchent pas forcément sur des carrières réussies : beaucoup ne trouvent pas d'emplois en raccord avec leur formation, cependant que d'autres sont lésés à cause de la langue d'études, comme ceux qui ont suivi uniquement des cursus en arabe à l'étranger, la langue de travail formelle au Sénégal étant le français (Sall, 2009).
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Références
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Résumé
Français
Ce texte, basé sur une enquête ethnographique de longue durée sur les migrations sénégalaises en France, en Amérique du Nord et en Afrique centrale, elle-même ponctuée par de nombreux séjours de recherche au Sénégal analyse le retour des diplômés sénégalais dans leur pays à l'aune des dynamiques économiques qui y sont à l'œuvre. Ces Sénégalais qualifiés de retour s'investissent davantage dans l'entreprenariat et des activités de développement, en marge de la sphère étatique, par différence avec les formes prises par ces retours au lendemain des indépendances. Les pays et les filières de formation jouent un rôle clé dans ces transformations, qui ne doivent pas faire oublier cependant la faible capacité du marché du travail local à absorber les diplômés.
Pour citer cet article
Dia Hamidou, « Le retour au pays des diplômés sénégalais : entre " développement " et entreprenariat privé », Journal of international Mobility, 1/2015 (N° 3), p. 115-128.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-of-international-mobility-2015-1-page-115.htm
DOI : 10.3917/jim.001.0115

Dernière modification le jeudi, 20 avril 2017 13:33
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