International

Publié dans International

En Crimée, bastion prorusse : « Kiev a été prise par des fascistes »

Fév 25, 2014 Poster par 
En Crimée, bastion prorusse : « Kiev a été prise par des fascistes »

Sur la place de la mairie de Sébastopol, le grand port de Crimée dans l'est russophone de l'Ukraine, lundi 24 février, un colosse blond au visage rougi, essoufflé, pantelant, fend la foule. « Où est-ce qu'on s'inscrit pour la milice ? » demande-t-il.  On indique à Alexeï Nitchik un stand où on s'enregistre prestement dans  les brigades d'autodéfense créées ici samedi 22 février pour « défendre la ville », en miroir inversé de celles de Kiev et de l'ouest révolutionnaire.

Alors que l'Ukraine n'a pas encore de premier ministre, que l'autorité du pouvoir central reste à s'affirmer, un vide politique s'est creusé dans les provinces de l'Est. A Sébastopol, peuplée en majorité de Russes et atterrée par le « coup d'Etat » de Kiev, une foule a pris l'hôtel de ville lundi, quelques heures après  que M. Nitchik a rejoint la milice. Elle y a forcé l'installation d'un  nouveau maire lundi soir. La police de la ville, à peine visible autour de la foule, a laissé faire.

Le précédent maire de Sébastopol avait démissionné et quitté la ville après la débandade du pouvoir central. Son poste est sensible. La ville abrite la flotte de la mer Noire de l'armée russe. L'un des premiers gestes de M. Ianoukovitch après son arrivée au pouvoir, en 2010, avait été d'en renouveler le bail, qui court jusqu'en 2042. Pour ces raisons, le principal administrateur de Sébastopol n'est pas élu par ses habitants, mais nommé directement par la présidence.

[B]« KIEV A ÉTÉ PRISE PAR DES GROUPES FASCISTES »[/B]

Or, de présidence « il n'y en a plus », déclarait  lundi devant la mairie, Guennadi Bassov, patron du Bloc russe (Rousski  Blok), un groupe radical qui milite pour le rattachement de la Crimée à  la Russie, et qui trouve dans les événements actuels une audience inédite. « Kiev a été prise par des groupes fascistes, des gens en armes qui sont déjà arrivés à Kharkiv et à Donetsk », les grandes villes de l'Est, « et qui viendront chez nous si nous ne faisons rien », prévient-il.

Ce discours fait écho aux prises de position de Moscou,  lundi 24 février, après le rappel de son ambassadeur à Kiev. Vladimir  Poutine est resté muet sur l'Ukraine. Mais les autres messages, vers  l'intérieur et l'extérieur, étaient limpides. A Moscou, sept  manifestants ont été condamnés à des peines allant jusqu'à quatre ans de  prison, pour avoir protesté la veille de l'investiture du président russe, le 6 mai 2012. Poutine a laissé le premier ministre, Dmitri Medvedev, exprimer les « doutes sérieux » de Moscou sur la légitimité du pouvoir central à Kiev. « Si on considère que des gens qui se baladent dans Kiev avec des masques et des kalachnikovs sont le gouvernement, alors il nous sera difficile de travailler avec un tel gouvernement », a-t- il dit.

Lire aussi : L'UE se mobilise pour éviter la faillite de l'Ukraine

Cette déclaration, à Sébastopol, a suscité un grondement de  soulagement parmi les manifestants. Mais derrière les déclarations  outrées des responsables russes, la position du Kremlin semble retenue.  De la butte qui domine le centre-ville  de Sébastopol, où siège une partie de l'état-major de la flotte russe,  pas un bruit n'a filtré lundi, alors que la ville se rebellait contre  les autorités de Kiev.

La rébellion, le conseiller municipal Guennadi Bassov et quelques autres l'ont lancée samedi, sur  la place de l'Amiral-Nakhimov, défenseur de la ville durant le siège  franco-britannique de la guerre de Crimée. Quelque 3 000 personnes ont  accueilli en héros un groupe de Berkout (forces antiémeutes), revenus  défaits de la bataille de Kiev. Dimanche, une dizaine de milliers de  personnes s'y rassemblaient de nouveau. Des brigades d'autodéfense ont  été formées. La foule a élu à main levée son nouveau maire.

[B]UN MAIRE ÉLU À MAIN LEVÉE
[/B]

L'élu est un industriel originaire de la ville, Alexeï  Tchaly. L'homme réside à Moscou, où il a établi le siège de sa  compagnie, Tavrida electrics, spécialisée dans l'outillage électrique et  active dans une vingtaine de pays. Sa première intervention politique  remarquée en Crimée remonte à fin novembre. Il louait alors la décision  de Viktor Ianoukovitch de renoncer à signer l'accord d'association avec l'Union européenne pour se rapprocher de la Russie, qui sans cela, disait-il, eut fermé son marché aux industries de Crimée.

Lirenotre reportage : Les Ukrainiens russophones remettent l'uniforme de l'Armée rouge

Son élection par une foule en colère n'a rien de légal, mais  l'occupation par les manifestants anti-Ianoukovitch des bâtiments  administratifs de Lviv, à l'ouest, en réplique sismique de Maïdan, ne  l'était guère plus. Le lendemain, M. Tchaly parlementait donc avec les  fonctionnaires de la mairie, afin d'établir son autorité. Guennadi Bassov, lui, barrait la porte du bâtiment avec une centaine d'hommes. Il y avait là quelques « loups gris », ces motards avec lesquels s'affiche volontiers le président russe Vladimir Poutine, très actifs en Crimée.

« Les nationalistes ukrainiens vont tout faire pour effacer notre culture, notre histoire », estime Galena Pirojenko, libraire en centre-ville et venue attendre, sous les fenêtres du conseil municipal, que les élus se prononcent sur la candidature de M. Tchaly. Mme Pirojenko, 57 ans, ne vend que des livres russes – elle estime que personne n'aurait l'idée ici de lui acheter un ouvrage en ukrainien. Elle n'a pas supporté de voir le Parlement abolir, samedi, la loi sur les langues régionales, qui accordait au russe un statut de langue officielle dans l'Est et le Sud. « Nous étions un grand peuple. Aujourd'hui nos enfants sont déjà à moitié illettrés, ils parlent mal le russe », se désole-t-elle.

Comme l'est industriel et russophone de l'Ukraine, la Crimée  ne craint pas la domination russe : elle existe simplement. Les Russes  représentent ici quelque 60 % de la population,  pour 2 millions d'habitants. Du règne de l'impératrice Catherine II  jusqu'en 1991, la péninsule a fait partie de la Russie. Alors, quand  Galena Pirojenko veut expliquer sa peur, immense, de la révolution de Kiev, ses nuits passées sur Internet à zapper des images d'émeutes diffusées par les télévisions russes à celles des  chaînes ukrainiennes, ses journées accrochées au poste, dans sa  librairie, à la radio Svoboda (Radio Free Europe), elle parle d'abord d'histoire. Du « cadeau » fait par Nikita Khrouchtchev, de la Crimée russe à l'Ukraine en 1954. Du refus de Boris Eltsine de reprendre la péninsule après l'éclatement du bloc soviétique. Des « vingt ans d'humiliations » subies depuis.

[B]LA CRAINTE DU DÉSORDRE[/B]

Cependant, parmi ces manifestants, c'est plus la crainte des  désordres qu'on évoque qu'un désir de retour dans le giron de la  Russie, porteur d'infinies complications. C'est le cas pour Vladimir  Martinienko, 63 ans, ancien responsable du Parti communiste local et possesseur depuis 1991 de 5 hectares de terres à Sébastopol. M. Martinienko avait commencé à y construire une zone industrielle. Il dit avoir été victime d'un raid, téléguidé par un fonctionnaire du Parlement de Kiev, qui l'a forcé à céder le lieu, quelques années plus tard, sous la menace de « petites frappes » armées. Après treize ans de batailles en justice, M. Martinienko a récupéré son bien en 2011. « La justice avait recommencé à fonctionner sous Ianoukovitch », se félicite-t-il. Il n'avait besoin que d'investisseurs, disposait de  bons appuis. Et voilà que la révolution lui est tombée sur la tête. Il  manifestait dimanche pour M. Tchaly et « la stabilité ».

Lundi soir, il a fallu tordre le bras des conseillers municipaux pour obtenir cela. Certains, par crainte de Kiev, par légalisme, avaient refusé de voter l'investiture. Ils ont été sommés par la foule, plusieurs milliers de  personnes à peine encadrées par quelques policiers en fin de journée, de  voter de nouveau. Ils ont plié. Entre-temps, des officiers de police avaient commencé à patrouiller dans le centre-ville, à bonne distance de la mairie.

Le Monde.fr

logotwitterFacebook